Étiquette : 16 mai 2003

  • Propagande antiterroriste : Les attentats de Casablanca

    La vague d’attentats kamikazes qui a endeuillé le Maroc, le 16 mai 2003, a été présentée comme une opération conçue par Abou Moussab Zarquaoui pour les réseaux Al-Qaïda. Le royaume chérifien aurait rapidement arrêté les complices, les aurait jugés et condamnés, sauvant ainsi son processus démocratique. Une thèse taillée en pièces par le professeur Omar Mounir qui relève, dans un récent ouvrage, les incohérences de la version officielle. Selon notre enquête, les attentats pourraient être liés à la question saharaouie et auraient été utilisés par le gouvernement pour museler un parti islamiste que tous donnaient gagnant aux élections municipales imminentes.

    RÉSEAU VOLTAIRE | PARIS (FRANCE) | 28 FÉVRIER 2005

    Le 16 mai 2003, le Maroc est secoué par une vague d’attentats sans précédent. Par une série de cinq attaques quasi-simultanées dans la ville de Casablanca, le royaume est soudainement touché par le « terrorisme international ». L’opération fait une quarantaine de morts et une centaine de blessés. Immédiatement, le pouvoir adopte une législation antiterroriste jusque-là soumise à une forte opposition, et incarcère un grand nombre d’opposants politiques issus des mouvements islamistes. Ces mesures légitimes et appropriées sont d’une efficacité redoutable, le Maroc éradique rapidement le terrorisme et retrouve sa stabilité antérieure.

    C’est en tout cas la version officielle de cet événement qui a aujourd’hui disparu de la mémoire collective. Cependant, Omar Mounir, ancien professeur de la Faculté de droit de Casablanca, vient de publier un livre, Les Attentats de Casablanca et le complot du 11 septembre, dans lequel il expose les contradictions de la thèse des autorités marocaines. Replaçant cette vague d’attentats dans le contexte général de « guerre au terrorisme » et du conflit irakien, il propose une interprétation tout à fait différente de ces événements.

    Des versions contradictoires

    Dès les premières heures, les versions données aux médias sont très confuses, à la fois sur les cibles visées et sur le mode opératoire des terroristes. Pour le journal Le Monde, « trois voitures piégées ont explosé respectivement près du consulat de Belgique, de l’hôtel Farah-Maghreb (ex-Safir) et du Cercle de l’alliance israélite, et une ou deux bombes ont explosé à la Casa Espana (Maison d’Espagne), le centre culturel hispanique, pourvu d’un restaurant très fréquenté ». Dans son chapeau, le « quotidien de référence », se contredisant lui-même, explique que les attentats sont « pour la plupart des attaques-suicides de kamikazes ». Des kamikazes suffisamment amateurs pour rester à bord des voitures en stationnement qu’ils ont eux-mêmes piégées ? Dans le même article, le journaliste affirme qu’« une bombe aurait été apportée à l’entrée de l’immeuble [de l’hôtel Farah-Maghreb] par un kamikaze à pied, selon un témoin ». Le ministre marocain de l’Intérieur, Moustapha Sahel, explique que « ces attentats portent la signature du terrorisme international ». Selon lui, « le but visé par les terroristes était de porter atteinte au processus démocratique au Maroc et à son « pluralisme » politique ». Objectif atteint : dans les jours qui suivent, la police marocaine arrête de nombreux opposants issus des mouvements islamistes, alors même que le président du Parti de la justice et du développement, la branche politique de cette tendance, a qualifié ces attentats de « crime terroriste sauvage » [1].

    Les enquêteurs ne s’attardent pas beaucoup sur les motivations éventuelles des terroristes. Ils se contentent d’une cassette sonore distribuée en février 2003 et attribuée à Oussama Ben Laden dans laquelle celui-ci affirmait que « les musulmans doivent se mobiliser pour se libérer du joug de ces régimes apostats, asservis par l’Amérique. (…) Parmi les pays qui devraient être libérés figurent la Jordanie, le Maroc, le Nigéria, le Pakistan, le pays des deux saintes mosquées et le Yémen » [2].

    Selon la police, « une dizaine de kamikazes ont trouvé la mort et trois suspects, tous de nationalité marocaine, ont été arrêtés ». Parmi eux, figurerait un kamikaze blessé. Dans les jours qui suivent, la police identifie huit membres des cinq commandos et procède à une trentaine d’arrestations. L’enquête vise un groupe islamiste, Assirat Al-Moustaquim (Le Droit Chemin), une bande d’un quartier populaire de Casablanca qui prône une application rigoriste de la loi coranique. Dans la foulée, le président états-unien, George W. Bush, offre son aide pour « arrêter et traduire en justice les responsables » des attentats. Une proposition qui suscite immédiatement une forte opposition populaire, Bush étant même qualifié de « pompier-incendiaire ». Puis, après avoir interpellé deux autres kamikazes survivants, la police marocaine arrête « le coordinateur principal » des attentats, mais celui-ci décède avant d’avoir été présenté à la justice, de « mort naturelle ». Il n’empêche, d’après les enquêteurs, les personnes déjà arrêtées ont permis d’identifier huit des quatorze kamikazes, et de connaître l’intégralité du fonctionnement du réseau.

    Dans les jours qui suivent, c’est un suspect français qui est interpellé à Tanger. Ce dernier, Robert Richard Antoine Pierre, réside au Maroc depuis six ans et est rapidement soupçonné d’être un maillon essentiel du dispositif.


    Les suites judiciaires de l’affaire sont une véritable parodie de justice. Fin juin, une trentaine de Marocains arrêtés avant les attentats et soupçonnés d’appartenir à l’organisation clandestine « Salafia Jihadia » sont jugés… pour leur rôle dans l’opération de Casablanca ! Le procureur requiert contre eux la « peine maximale », donc la peine de mort pour une dizaine d’entre eux. Tous ont pourtant nié les faits à l’exception de Youssef Fikri, baptisé « l’émir du sang » par la presse. Le tribunal suivra malgré tout ces réquisitions [3].

    Quelques jours plus tard, alors que le ministre de la Justice Mohammed Bouzoubaa affirme que 700 personnes sont sous le coup de procédures judiciaires en raison de leur implication « directe ou indirecte » dans cette tragédie, le premier procès directement lié aux « attentats-suicides » s’ouvre à Casablanca. Les 52 suspects (qui seront bientôt 87) sont des membres de la Salafia Jihadia. Parmi eux, les trois kamikazes présumés rescapés. Ceux-ci sont d’ailleurs les seuls à être poursuivis pour leur rôle dans les attentats du 16 mai, les autres étant pour leur part soupçonnés d’avoir fomenté des projets similaires à Marrakech, Agadir et Essaouira. Ils sont jugés sur la base de la nouvelle loi antiterroriste, votée juste après l’attaque, en juin 2003 et appliquée rétroactivement [4]. Seul élément matériel retenu contre eux par l’accusation : « plusieurs cassettes faisant, selon elle, l’apologie du jihad en Tchétchénie, en Palestine et en Afghanistan et que les inculpés auraient visionné en groupe avant le drame du 16 mai » [5]. Au finale, quatre d’entre eux sont condamnés à mort et trente-neuf à la prison à perpétuité [6]. Un Français, Pierric Picard, arrêté et jugé dans le cadre de cette affaire, est acquitté.

    Un troisième procès s’ouvre fin août. Il permet à la justice marocaine de s’intéresser au cas de Pierre Robert (également appelé Richard Robert et Didier Robert), un « islamiste français » arrêté à Tanger le 3 juin 2005 et accusé par le parquet de Rabat d’être « le principal responsable de cellules terroristes constituées à Tanger, Fès (centre), Casablanca, et dans le nord du pays » [7]. Également visée, la Salafia Jihadia, dont le Français aurait été l’ « émir ». Pierre Robert, qui comparait aux côtés de trente-trois islamistes salafistes marocains, affirme le 9 septembre 2003 qu’il a travaillé pour la DST française, pour le compte de laquelle il aurait infiltré la mouvance islamiste algérienne. Il aurait été impliqué dans « le démantèlement d’un réseau de seize Algériens, Tunisiens et Marocains opéré conjointement dans cinq pays européens, dont la Belgique et la France, qui menaçaient, à travers des attentats à la bombe, la Coupe du monde 1998 ainsi que la cathédrale de Strasbourg » [8]. Le Quotidien d’Oran rappelle d’ailleurs que « la DST est concernée dans l’enquête de Casablanca, du fait que trois ressortissants français ont péri dans les attentats. Le lendemain des faits, quatorze agents de la DST sont arrivés au Maroc, dont les spécialistes de l’identification judicaire, des spécialistes en explosifs et des experts du laboratoire central, pour épauler leurs homologues marocains ». Bien que le ministère français ait immédiatement démenti ces informations, les déclarations de Robert font sensation. Cela n’empêche cependant pas la justice marocaine de le condamner lourdement, malgré l’absence de tout élément matériel dans le dossier d’accusation. Le 29 septembre, il écope de la prison à perpétuité, tout comme deux autres prévenus. Les autres sont condamnés à des peines allant de trois mois à trente ans d’emprisonnement, tandis que deux seulement sont relaxés [9].

    Ainsi se termine cette ténébreuse affaire. Avec cette dernière vague de condamnations, les autorités marocaines referment le dossier des attentats les plus meurtriers qu’a connus le Maroc, quatre mois seulement après qu’ils ont été commis. On ne sait pourtant rien, ni des motivations des auteurs, ni de l’idéologie de leur réseau, ni des cibles désignées, ni du mode opératoire. Tant sur le plan politique que matériel, ces attentats restent un mystère. Un mystère qu’Omar Mounir a choisi d’éclaircir.

    Le choix des cibles

    La première attaque a été commise dans le quartier de Sahat Al-Arsa, dans la vieille médina de Casablanca. Contrairement à ce qui deviendra plus tard la version officielle, l’attentat n’est pas réalisé par un commando de trois kamikazes, mais par un seul. Les trois autres victimes seraient simplement des passants, d’après les témoignages recueillis par l’hebdomadaire TelQuel. Les médias vont rapidement éclipser ce détail pour chercher à expliquer quelle était la cible du ou des terroristes. Selon eux, c’est le cimetière juif voisin qui était visé. Pourtant, comme le note Omar Mounir, « le dernier enterrement remonte quand même à 1950 » et l’explosion a eu lieu à plusieurs rues de son emplacement. Et l’auteur de s’étonner : « Venir avec, apparemment, l’intention de faire sauter un cimetière ou l’on ne sait quoi et ne même pas savoir où il se trouve ! ».
    Concernant l’attaque du Centre de l’alliance juive, elle est réalisée, selon des témoignages également recueillis par TelQuel, par deux terroristes munis de bombes. La veille, les terroristes y auraient perturbé un banquet de 150 personnes. Ils ont préféré l’attaquer alors qu’il était désert, un vendredi soir de shabbat. La troisième cible visée est le restaurant « Le Positano », qui se trouve en face de l’ambassade de Belgique. Il est fréquenté par une bonne partie de la communauté juive de Casablanca, et se situe dans le quartier de la ville qui compte le plus de synagogues. Il est également situé non loin de l’ambassade états-unienne. Mais là encore, les incohérences sont multiples : les terroristes se sont faits sauter, ou tout au moins les explosions ont eu lieu, à l’extérieur du restaurant et non à l’intérieur. Les victimes sont des passants, notamment un Français qui descendait de son véhicule. Aucun Juif ne pouvait être visé, puisque là encore, l’attentat a été perpétré le soir du shabbat.
    Voilà pour les trois attentats « ratés », où les victimes sont principalement les auteurs eux-mêmes. Seuls quelques passants subissent, parfois de manière fatale, les conséquences de la « maladresse » des terroristes. L’attentat qui vise les intérêts espagnols au Maroc est bien plus meurtrier. Vers 22h30, trois terroristes pénètrent dans la Casa de España, qui comprend un restaurant et un club social espagnol subventionné par Madrid. L’attaque fait vingt-deux morts, dont un Italien, deux Espagnols et dix-neuf Marocains.
    Enfin, le dernier attentat vise l’hôtel Farah. L’attaque fait trois morts : un kamikaze, un vigile et le concierge.

    Quelle est la logique de ces attentats ? D’après l’AFP, « les attaques (…) ont visé des cibles juives et des établissement fréquentés par des étrangers ». Pourtant, « la majorité [des victimes] sont des Marocains » [10]. En ce qui concerne les « cibles juives », il semble que les attaques n’aient pas été réalisées dans le but de tuer, puisque les lieux choisis ne pouvaient pas être fréquentés par des Juifs ce soir-là. D’où l’hypothèse d’Omar Mounir : les terroristes « voulaient avertir les Juifs et non pas les tuer, peut-être…. Les contraindre à quitter le Maroc pour Israël comme Sharon le leur demandera au lendemain des explosions ».

    Une seule cible peut être clairement identifiée : l’Espagne. Comme le note Omar Mounir, « le Casa de Espana se trouvait dans le même bâtiment que la Chambre de commerce espagnole, non loin de la mission catholique ibérique de Saint François d’Assise, derrière le restaurant. L’État et l’Église espagnols étaient donc représentés ici ». À quelques jours d’élections municipales cruciales pour le gouvernement Aznar, allié inconditionnel de Washington, celui-ci se retrouve ainsi confronté à un flot de critiques de José Luis Rodrigues Zapatero, qui l’accuse « d’avoir placé l’Espagne sur la liste des objectifs du terrorisme international » [11].

    Liens avec Al-Qaïda
    Au cours de leur enquête, les autorités marocaines vont désigner plusieurs groupes islamistes comme les responsables de l’organisation de ces attaques : Assirat Al-Moustaquim, puis la Salafia Jihadia. Deux organisations peu connues des spécialistes mondiaux du terrorisme. La presse évoque des connexions internationales multiples : le journal Al-Ittihad Al-Ichtikari affirme que « au moins deux kamikazes résidaient en Égypte et aux Émirats et seraient arrivés au Maroc par avion en provenance de Londres et de Bruxelles ». Le 5 juin, on apprend dans le Washington Post que les attentats étaient préparés depuis plusieurs mois et que l’ordre d’exécution a été donné par Abou Moussab Zarquaoui lui-même. Deux semaines plus tard, Al-Qaïda revendique les attentats « par l’enregistrement vidéo d’un homme masqué qui a promis de nouvelles opérations suicides ». Le même jour, le 23 juin, le journal As Sabah publie des informations selon lesquelles les attaques auraient été financées par « un groupe de Marocains résidant en Grande-Bretagne, dans des pays scandinaves, en Suède et au Danemark ». Ce qui permet de rattacher l’opération aux réseaux du terrorisme international, et notamment la nébuleuse Al-Qaïda d’Oussama Ben Laden. L’identité des kamikazes et leur origine sociale, abondamment diffusées dans la presse, vont pourtant totalement à l’encontre de cette théorie du complot. Venus des bidonvilles les plus défavorisés de Casablanca, les terroristes présumés étaient marchand ambulant, soudeur, poissonnier, ou encore gardien de parking. Un profil qui ne cadre pas avec la thèse des « agents infiltrés » soutenus de l’étranger… L’inexpérience des personnes choisies exclue également qu’elles aient pu mener ces attaques avec un timing aussi minutieux puisque les explosions se sont succédées, comme à Madrid, dans une plage horaire inférieure à 15 minutes.

    À partir de ces éléments, l’auteur élabore deux hypothèses : pour lui, les « kamikazes » ont agi sous l’emprise de psychotropes, et leurs bombes étaient actionnées à distance. Une hypothèse qui a le mérite d’expliquer pourquoi les bombes déposées à l’hôtel Farah-Maghreb et au Cercle de l’alliance israélite ont explosé avant que les terroristes ne soient ressortis du bâtiment. Cela expliquerait aussi pourquoi les informations sur les explosifs et leur dispositif de mise-à-feu sont aussi contradictoires. En définitive, on ne sait toujours pas aujourd’hui quel type d’explosif a été utilisé, qui a assemblé les engins et comment ils étaient censés être déclenchés, plusieurs journaux évoquant des minuteries de mise à feu fixées à 5 minutes. Un mécanisme qui exclurait que l’on parle de « kamikazes », et n’explique pas pourquoi la plupart des bombes ont explosé à l’extérieur des cibles qu’elles étaient sensées détruire.

    L’intérêt des islamistes à réaliser ces attentats reste par ailleurs l’objet de toutes les interrogations. L’opération a en effet eu lieu à quatre mois d’élections municipales pour lesquelles « observateurs et politologues s’accordaient à dire [qu’elles] allaient être un raz-de-marée islamiste ». La vague d’arrestations qui suit les attentats de Casablanca vise avant tout les figures les plus connues et les plus populaires de l’islamisme marocain, notamment Abdelbari Zemzmi, Mohamed Fizazik et de nombreux cadres du Parti de la justice et du développement (PJD), troisième formation politique au Parlement. Sous la pression, le mouvement ne présentera des candidats que dans 16 % des circonscriptions aux élections municipales. De ce point de vue, la vague de répression qui suit les attentats doit être comparée à celle qui suivit la victoire des islamistes algériens aux municipales de 1990, à la différence près qu’au Maroc les attentats ont permis d’agir avant le scrutin.

    Parallèlement, l’invention du délit d’« apologie de crime de terrorisme », qui permet de réprimer tout discours de contestation politique dont la virulence rappellerait celle d’organisations terroristes, permet aux autorités marocaines de déférer devant la justice plusieurs journalistes et directeurs de journaux. À l’unisson des « démocraties » occidentales après le 11 septembre, le Maroc a également adopté une législation antiterroriste ultra-sécuritaire peu de temps après les attentats.

    Tous ces éléments ne permettent pas de mettre à jour les motivations des auteurs des attentats. Tout au plus réduisent-ils à néant la version officielle en démontrant une opposition complète entre l’amateurisme supposé des « kamikazes » fanatiques et la préparation méthodique que présuppose une telle vague d’attaques simultanées. En renforçant l’assimilation des mouvements islamistes à la nébuleuse terroriste internationale érigée en nouvel ennemi par Washington, les attentats de Casablanca légitiment la guerre au terrorisme menée par les États-Unis depuis le 11 septembre 2001. L’absence de cohérence réelle dans le choix des cibles laisse pourtant supposer que l’objectif visé est encore largement inconnu du grand public. Tout comme les attentats de Madrid, qui surviendront neuf mois plus tard, les attentats de Casablanca doivent s’inscrire dans un agenda – ou au moins un contexte – dont la logique reste à déceler. Il est fort possible que la question du Sahara ex-espagnol, vieux sujet de discorde entre le Maroc et l’Algérie, y soit liée. Le 16 mai 2003, jour des attentats, le ministre des Affaires étrangères marocain, Mohammed Benaïssan, rencontrait Dick Cheney, Condoleezza Rice, Paul Wofowitz, Richard Armitage et le sous-Secrétaire d’État aux affaires du Proche-Orient, William Burns. Depuis près de trente ans, le Maroc occupe les deux tiers du Sahara occidental, une ancienne colonie espagnole. Depuis, il est confronté à une résistance armée du Front Polisario, qui prône l’autodétermination. Mais Rabat ne semble pas décidé à abandonner cette portion de territoire, riche en fer et en phosphate – voire en pétrole – et ce, malgré de nombreuses propositions de l’Organisation de l’unité africaine et de l’ONU.

    Cette question est devenue une préoccupation première de Washington depuis 2002 et l’adoption de l’ « Initiative Pan Sahel », lancée fin 2002 avec le Tchad, le Niger, la Mauritanie et le Mali pour « assurer conjointement la protection des frontières, le suivi des mouvements de personnes, la lutte contre le terrorisme et la coopération régionale ». Le tout avec un budget de 7 millions de dollars, avec une possibilité de réévaluation à hauteur de 125 millions dans les cinq ans à venir. Sous couvert de lutte contre Al-Qaïda et de son allié supposé, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat algérien, l’administration états-unienne a déjà considérablement accru son emprise militaire sur la région. Le Maroc aurait-il été sanctionné pour son intransigeance dans le dossier, qui bloque depuis des années le bon fonctionnement de l’Union du Maghreb arabe en polluant les relations entre Rabat et Alger ? Il est indiscutable en tout cas que les attentats de Casablanca sont arrivés au pire moment pour le pouvoir marocain, en pleine négociation diplomatique du nouveau plan Baker sur cette question. Ce plan prévoit notamment l’organisation d’un référendum au Sahara occidental d’ici à 2010, auquel tous les habitants de la région depuis fin 1999, qu’ils soient Marocains ou Saharaouis, seront autorisés à voter. Une proposition à laquelle le Maroc s’est opposé tandis que le Front Polisario y apportait son soutien, avec l’appui du Conseil de sécurité de l’ONU, fin juillet 2003.

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    [1] « Plusieurs attentats font au moins 24 morts à Casablanca », par Mohammed Chakir et Dominique Pettit, Le Monde, 18 mai 2003.

    [2] « Fragile Maroc », Le Monde, 28 mai 2003.

    [3] « Au Maroc, dix condamnations à mort dans le procès d’intégristes », Le Monde, 13 juillet 2003.

    [4] « Au Maroc, début du premier procès lié aux attentats-suicides de Casablanca »,Le Monde, 22 juillet 2003.

    [5] « Les inculpés de Casablanca nient en bloc », par Mounia Daoudi, RFI, 29 juillet 2003.

    [6] « Maroc : Le procès des attentats de Casblanca débouche sur 4 condamnations à mort et 39 à perpétuité », Quotidien du Peuple, 29 août 2003.

    [7] « Le procès de l’islamiste français Pierre Robert reprend au Maroc », Le Monde, 30 août 2003.

    [8] « Le cerveau des attentats de Casablanca est un agent de la DST », Le Quotidien d’Oran, 9 septembre 2003.

    [9] « L’ »émir » français Richard Robert échappe à la peine capitale au Maroc », par Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde, 20 septembre 2003.

    [10] « Attentats au Maroc : le lien possible avec Al-Qaïda prend corps », AFP, 19 mai 2003.

    [11] « L’Espagne, objectif du terrorisme », Le Monde, 20 mai 2003.

    Source : Réseau Voltaire

    Tags : Maroc, Terrorisme, attentats de Casablanca, 16 mai 2003, salafisme, al qaida,

  • Maroc – Les couacs de la lutte anti-terroriste

    Le fait que la cellule terroriste d’Abdelfattah Raydi ait pu préparer des attentats qui auraient dû être commis dans plusieurs villes du Maroc en dit long sur les lacunes des services de sécurité.
    Des lacunes déjà apparues au grand jour au lendemain des attentats de Casablanca en 2003 et qui ont été pointées par les Nations Unies. Analyse des carences mais aussi des difficultés auxquelles est confronté l’anti-terrorisme au Maroc. Publié pour la première fois la semaine dernière sur le site web www.geopolitique.com, ce document, daté de 2003, est encombrant pour les services marocains en charge de la lutte anti-terroriste de l’époque. Il s’agit d’un rapport rédigé par deux experts des Nations Unies mandatés au Maroc par le Groupe de suivi sur le terrorisme de l’ONU, du 5 au 10 septembre 2003. Composé d’une douzaine de personnes et placé sous la houlette d’un diplomate britannique, ce groupe est chargé de vérifier que les Etats membres des Nations Unies -dont le Maroc- appliquent les résolutions du Conseil de sécurité sensées aider à mettre fin aux réseaux de soutien au terrorisme international.
    La conclusion de ce rapport de deux pages rédigée par les experts à leur retour à New York, au siège de l’organisation, résume à elle seule les causes de l’échec de leur mission : « les autorités marocaines ne voulaient pas collaborer avec eux ». Pour étayer cette thèse, ils accusent le Maroc de ne pas les avoir laissés vérifier si la liste noire des individus soupçonnés d’être liés à Al Qaïda, et établie par les Nations Unies, avait bien été intégrée aux fichiers de la Police des frontières de l’aéroport Mohammed V de Casablanca. « Les experts n’ont pas été autorisés par les services de la police des frontières à contrôler le fait que tous les noms de la liste des Nations Unies avaient été ajoutés dans les ordinateurs utilisés pour contrôler les identités des passagers. La police des frontières n’a pas été prévenue à temps par le ministère des Affaires étrangères. Ils ont toutefois mentionné le fait que tous les noms avaient déjà été ajoutés dans leur système. Ils n’ont arrêté aucun des individus figurant sur la liste », écrivent-ils.
    Comptes bancaires suspects gelés dans l’anarchie
    Autre difficulté rencontrée : le contrôle des avoirs bancaires et financiers de personnes ou d’organisations suspectées d’être liées à Al Qaïda et gelés par les autorités marocaines. Sur ce point, le rapport des experts est accablant pour le Maroc. Par exemple, en ce qui concerne les comptes de la société textile Nascotex, “black listée” par les Nations Unies depuis septembre 2002, les experts relèvent que ses avoirs au Maroc n’ont été gelés que six mois plus tard, ce qui signifie que celle-ci a eu le temps de “transférer son argent à l’étranger”. Les experts onusiens pointent également le fait que les Marocains étaient incapables d’indiquer le montant des sommes de Nascotex gelées par leurs soins. Idem pour une autre société figurant aussi sur la liste noire de l’Onu, Akida Investment Company. Encore plus grave : les experts signalent que les autorités marocaines leur ont fourni un listing de comptes bancaires gelés sans être capables de dire à qui appartenaient ces comptes ni les montants bloqués !
    Toutefois, ce qui semble avoir le plus surpris les deux experts restent les affirmations des représentants du ministère de l’Intérieur qui ont « nié toute présence de cellules d’Al Qaïda dans le pays ou une quelconque menace persistante émanant de cette organisation ». Pourtant ce même rapport souligne que le Maroc a gelé 17 000 dirhams d’un compte bancaire au nom d’un certain Said Bahaji, bien connu des services de sécurité du monde entier : il est suspecté d’appartenir à la “cellule de Hambourg” qui a fourni de l’argent aux auteurs des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et d’avoir partagé un appartement en Allemagne avec le kamikaze Mohamed Atta. Les déclarations des représentants du ministère marocain de l’Intérieur sont d’autant plus légères qu’un an plus tôt, ces mêmes autorités avaient affirmé qu’une cellule terroriste d’Al Qaïda avait été démantelée. Elle aurait eu pour projet de faire exploser à l’aide de Zodiacs piégés des navires de guerre anglais et américains croisant dans le détroit de Gibraltar. Parmi les personnes arrêtées lors de cette opération connue sous le nom d’« opération Gibraltar » figuraient quatre Saoudiens. De surcroît, l’un des hommes-clés de cette cellule, dite de Gibraltar, le saoudien El Gareh avait, lors de son interrogatoire dans les locaux de la DST à Temara, déclaré que le Maroc était « dans la ligne de mire d’Al Qaïda ». Il avait même été encore plus explicite, lançant : « Personne, même le Maroc, n’échappera au mektoub par Allah ».
    Pieds et mains liés par l’Arabie Saoudite
    Ce n’est toutefois pas la première fois que des représentants de l’autorité marocaine emploient ce type d’arguments. En ce qui concerne les attentats de Casablanca, le numéro deux de la DST de l’époque, Noureddine Benbrahim, a confié en mai 2003 à des agents travaillant pour les services français que « se retourner vers Al Sirat al Moustakim (le groupe présenté comme responsable des attentats de Casablanca) est une décision prise au plus haut niveau en coordination avec les Français et les Américains pour limiter l’impact sur la situation interne. Car dire que ces attentats sont signés Ben Laden entraînera une panique totale dans le pays », « et la fureur de l’Arabie Saoudite », aurait très bien pu ajouter Noureddine Benbrahim…
    C’est là en effet l’une des principales difficultés à laquelle a été confronté l’anti-terrorisme marocain au lendemain des attaques sur Casablanca. Comment en effet lutter efficacement contre le terrorisme quand on a besoin des capitaux du Golfe et sans se mettre à dos l’Arabie Saoudite dont le jeu idéologique pervers dans les années 80, 90 et au début des années 2000 n’est plus un secret pour personne ? En ce qui concerne le 16 mai 2003, Noureddine Benbrahim a déclaré aux espions français qu’au moins deux ressortissants du Golfe -un Saoudien et un Emirati- figuraient parmi les terroristes mais que le ministère marocain de l’Intérieur s’était tu pour « préserver les amis du Maroc ». C’est en tout cas ce que l’on peut lire sur une note blanche émanant du ministère français de la Défense et rédigée quelques jours à peine après les attentats de Casablanca. Noureddine Benbrahim y effectue aussi le recoupement suivant pour accréditer l’implication d’Al Qaïda : un homme d’affaires émirati (“un ancien ami”) lui a confié, lors d’une soirée à Ryad, avoir entendu un très jeune cheikh saoudien faisant partie de “l’institution religieuse” parler des « Marocaines qui sont commercialisées par les maquereaux (…). Et qu’il faut les frapper afin qu’ils quittent ce pays musulman et obliger le roi à se débarrasser de ses conseillers (…) ». L’homme d’affaires émirati s’était alors ému du fait qu’un jeune Saoudien n’ayant jamais quitté son pays soit en mesure d’être aussi précis sur le Maroc, noms de conseillers royaux, dont certains discrets, à l’appui. Plus précis encore, Benbrahim ajoute que « les relations avec Ryad passent par une zone de turbulences (nous sommes en mai 2003). Les Marocains ne font plus aucunement confiance aux Saoudiens, notamment le prince Nayef Ben Abdel Aziz (ministre saoudien de l’Intérieur), qui était au courant après des interrogatoires avec deux (membres) de la tribu Al Ghamdi (du nom de l’un des pirates de l’air du 11 septembre 2001) que Casablanca est la prochaine sur la liste. Mais il n’a pas averti ». Un discours analogue à celui tenu en juin 2003 par Fouad Ali El Himma à un autre interlocuteur travaillant lui aussi pour le compte des services français. « Il (El Himma) assure que le financement des groupes (…) provient des pays du Golfe en premier lieu, de la contrebande à travers l’Espagne et de l’argent de la drogue. Pour ce qui est du premier volet, El Himma n’a pas hésité à accuser les associations saoudiennes qui agissent probablement (…) avec une partie et avec le consentement des services. Aussi des Emirats Arabes Unis et du Koweït. Mais le cas est ici différent car les aides viennent de la part de commerçants. Une liste a été transmise aux Koweïtiens ainsi qu’aux Emiratis pour faire le nécessaire. Par contre, le prince Nayef (ministre saoudien de l’Intérieur) n’a pas donné suite à nos revendications en la matière », peut-on lire sur la note blanche consacrée à Fouad Ali El Himma et rédigée en juin 2003 par les services français
    Les Etats-Unis ont bon dos
    Déjà peu performant en matière d’anti-terrorisme, comme le montre le rapport de l’ONU, et de surcroît pieds et mains liés par l’Arabie Saoudite, le Maroc a également subi une très forte pression des Etats-Unis au lendemain des attentats de Casablanca. Depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique est en effet entrée “en guerre” contre le terrorisme international et exige des résultats de la part de ses partenaires nord-africains sommés d’éradiquer ce mal chez eux. Surtout ceux qui ont besoin du parapluie anti-terroriste de Washington, de sa puissance diplomatique ou économique. Aujourd’hui, les autorités marocaines reconnaissent avoir collaboré très étroitement avec des services étrangers sans que l’on sache jusqu’où cette collaboration a été poussée. Dans la première moitié des années 2000, les Américains ont-ils effectivement sous-traité aux Marocains les interrogatoires de présumés islamistes capturés à l’étranger comme l’attesterait par exemple le témoignage de Benyam Mohammed al Habashi, un Ethiopien résident au Royaume-Uni qui affirme avoir été sauvagement torturé pendant 18 mois au Maroc en 2002, sur ordre des autorités américaines ? Des anglo-saxons ont-ils interrogé des terroristes présumés marocains au Maroc ? Mystère… À ce jour, l’on sait juste avec certitude que des jets privés affrétés par la CIA ont fait escale au Maroc. On sait également que c’est par ce biais que des ressortissants marocains ont été rapatriés après avoir été capturés ou arrêtés à l’étranger (Arabie Saoudite, Afghanistan, Pakistan, Irak…). On est pas certain cependant si ces avions ont effectivement transporté des ressortissants d’autres pays qui auraient pu être débarqués discrètement au Maroc pour des interrogatoires où la torture est pratiquée. Pour le reste, et notamment l’éventuelle existence de prisons secrètes de la CIA au Maroc, aucune preuve formelle n’a été à ce jour apportée même si les ONG internationales des droits de l’Homme nourrissent des soupçons envers le royaume.
    Aujourd’hui, les nouveaux responsables sécuritaires du Maroc dédouanent un peu trop facilement l’appareil sécuritaire en estimant qu’à cause des pressions internationales subies, le royaume a dû procéder en 2003 à des rafles massives d’individus fichés par ses propres services comme islamistes. Selon ces mêmes responsables, cela aurait abouti à un encombrement des prisons du royaume tel qu’à un moment les autorités ont même caressé l’idée de créer des prisons « d’exception » dont une aurait été basée à Benslimane. Suite à un veto émis par le ministère de la Justice -ce sont les arguments des hauts responsables sécuritaires actuels- l’idée de ces petits Guantanamo marocains a été abandonnée au profit de l’aménagement de deux pavillons de haute sécurité à la prison de Salé.
    Le « ventre mou » du Sahel
    Outre les pressions américaines, au demeurant réelles, et l’hypocrisie criminelle de l’Arabie Saoudite, la lutte antiterroriste marocaine butte sur une autre difficulté de taille : la région que l’on qualifie de « ventre mou » du Sahel et qui se situe aux confins du Maroc, de l’Algérie, de la Mauritanie et du Mali. Une région qui, traversée par les immigrés subsahariens tentant de rallier l’Europe, se caractérise par des trafics en tous genres, notamment de cigarettes et d’armes. « On sait avec certitude que des islamistes marocains ont été formés dans cette région par des bandes armées sans obédience particulière et nous nous attendons à ce que certains d’entre eux remontent vers le Maroc en empruntant les réseaux de la contrebande. On évalue également à 80 000 le nombre de kalachnikovs éparpillée dans la région par l’intermédiaire du trafic d’armes », estime Fouad Ali El Himma, ministre délégué à l’Intérieur. Pour le ministre de l’Intérieur, Chakib Benmoussa, des Marocains ont été entraînés par le GSPC dans le Nord du Mali et pourraient alimenter des cellules terroristes au Maroc s’ils parviennent à rejoindre le royaume, en passant notamment par les filières d’immigration clandestine.
    Au sujet des liens du Front Polisario avec des organisations proches d’Al Qaïda dénoncées par le ministre de la Justice la semaine dernière, Fouad Ali El Himma, qui affirme qu’en matière de lutte anti-terroriste, Marocains et Algériens collaborent, atténue considérablement les propos de Mohamed Bouzoubâa : « en tant qu’organisation, le Front Polisario lui-même, qui conserve une idéologie marxiste-léniniste, n’est pas associé à Al Qaïda. Par contre, certains de ses individus ont noué, à titre personnel, des relations avec le GSPC qui contrôle le sud algérien ». Toujours selon Fouad Ali El Himma, un membre du Front Polisario, agissant pour son compte personnel, aurait ainsi participé à une récente attaque d’une caserne militaire en Mauritanie aux côtés d’hommes du GSPC. Par ailleurs, selon la même source, des individus des campements de Tindouf, dont certains ont été formés aux côtés des islamistes marocains dans le Sahel, se livreraient à des trafics d’armes pour survivre. Toutefois, aucune preuve formelle n’a à ce jour été fournie par l’appareil sécuritaire marocain qui dit avoir recoupé ces informations avec celles de services étrangers.
    Des méthodes contre-productives
    Au regard des évènements de Sidi Moumen du 11 mars dernier, pour les autorités marocaines le plus urgent semble être de relever le niveau des services de sécurité. Mieux vaut tard que jamais… En effet, quelques jours seulement après les attentats de Casablanca en 2003, les services secrets français ont appris par l’intermédiaire de Noureddine Benbrahim que Mohammed VI, furieux, a découvert très tardivement l’avertissement lancé par le juge anti-terroriste français Jean-Louis Bruguière à l’occasion d’un séminaire de la société Thalès au Maroc et spécifiant que le royaume « pourrait connaître de grosses opérations ». Ou encore « que le roi a ouvert une enquête après qu’il ait découvert que les forces de sécurité du royaume étaient concentrées ce soir-là (le 16 mai 2003) à Rabat et Meknès seulement ». À ce sujet, Benbrahim se montre précis indiquant que « l’alerte de la veille évoquant l’existence d’une bombe au théâtre Mohammed V à Rabat était une fausse alerte pour attirer les services dans la capitale où s’effectuaient les cérémonies d’Al Akika fêtant la naissance du prince Moulay Hassan ». Là encore, c’est ce que l’on peut lire sur une note blanche rédigée en mai 2003 par un espion travaillant pour les services français qui a visiblement beaucoup « confessé » Benbrahim.
    En ce qui concerne les méthodes de lutte anti-terroriste à proprement parler, pour la première fois, les autorités marocaines reconnaissent que celles employées au lendemain des attentats du 16 mai 2003 n’ont pas produit les résultats escomptés comme le montre le cas du kamikaze Abdelfattah Raydi. Ce dernier faisait en effet partie de ces quelque 2 000 islamistes présumés raflés, dont environ 800 ont été condamnés ensuite à de la prison après des procès souvent expéditifs. Des prisons où, outre les mauvais traitements subis, certains ont noué des liens avec des salafistes combattants de groupuscules radicaux avant d’être graciés par le roi. Mais on peut tout aussi bien s’interroger sur le fait qu’une fois sortis de prison, des individus comme Raydi, sensés être fichés par les services et résidant de surcroît dans des quartiers quadrillés par des norias de mokadems, ont réussi à préparer des attentats (cf. encadré) sans être repérés… Une réalité accablante pour les services de sécurité qui a vraisemblablement conduit les autorités à annoncer une réforme de la lutte anti-terroriste au Maroc. En espérant que celle-ci produise plus d’effets que la rénovation du quartier de Sidi Moumen, actée en 2003 mais dont les habitants attendent toujours les bénéfices.
    Catherine Graciet, Le Journal Hebdomadaire
    2 avril 2007
    Tags : Maroc, terrorisme, salafisme, attentats de casablanca, 16 mai 2003, lutte antiterroriste, 
  • Enfants de Salafistes : victimes malgré eux

    Les enfants des présumés terroristes des attentats de Casablanca se souviennent de l’arrestation de leur père comme si c’était hier. Depuis, ils sont marginalisés par la société. Encore plus que les autres enfants aux conditions précaires, ils n’ont d’autre choix que de s’en remettre à Dieu. Témoignages à Sidi Moumen, quartier qui a vu naitre des kamikazes du 16 mai.

    par Hicham Bennani

    Les enfants du bidonville des carrières Thomas, en périphérie de Casablanca vivent toujours dans des conditions précaires. Mais certains sont plus marginalisés que d’autres. En ce lieu appelé «Kariane Toma», un grand nombre de présumés terroristes ont été arrêtés par la police, suite aux attentats de Casablanca du 16 mai 2003. Selma Mouhim avait 5 ans, lorsque son père Abdelhak a été enlevé à son domicile. Abdelhak Mouhim, 36 ans, peintre en bâtiment, a été condamné à trente ans de prison ferme. «Je m’en souviens comme si c’était hier. Une vingtaines d’hommes en civil ont pénétré par la force dans la maison. En nous injuriant, ils nous ont demandé où était mon père. L’un d’eux m’a violemment frappé à la jambe. Ma mère venait d’accoucher, ils ont alors dit «mabrouk ziada» (bienvenue au nouveau né) !», témoigne la jeune fille aujourd’hui âgée de 12 ans. Après cela, Selma a continué de se rendre à l’école. «Les premiers mois, mes camarades m’insultaient et me traitaient de fille de terroriste. Une institutrice m’a reproché de porter le voile. Ils me disaient : comment se fait-il que tu obtiennes de très bonnes notes, alors que tu es fille de terroriste, tu ne le mérites pas ! Lorsque je rentre à la maison, je me réfugie dans le travail et je pleure. Je veux que l’innocence de mon père soit faite par la justice», lance Selma en éclatant en sanglots. Pour acheter leurs livres et leur matériel scolaire, les enfants de ceux qui ont été incarcérés après les attentats de Casablanca font avec les moyens du bord, car leurs familles sont coupées de toutes aides extérieures. Et personne n’a le droit de leur apporter de l’assistance. «Nous sommes surveillés en permanence, les voisins sont solidaires, mais on leur passerait les menottes s’ils nous donnaient quoi que ce soit», assure Khamissa Rtimi, sœur de Abderazak Karaoui, condamné à 30 ans de prison ferme.

    Où est mon père ?

    «A chaque rentrée des classes, Sidna envoie des cartables aux élèves, nous ne bénéficions plus de la totalité de ce don depuis les attentats !», déplore K. Rtimi qui ajoute que sous prétexte que les enfants sont «fils de terroristes», ils ne bénéficient pas des mêmes avantages. Cette femme âgée de 42 ans ajoute qu’: «avant les attentats, la préfecture nous convoquait régulièrement pour nous donner de la nourriture, mais depuis les condamnations nous n’en bénéficions plus, alors que nous faisons partie des habitants des bidonvilles les plus défavorisés du Maroc».

    Naima Karaoui habite à Kariane Toma. Elle est l’épouse de Abderazak Karaoui, qui purge sa peine à la prison de Kénitra. Cette femme de 50 ans est mère de sept enfants. L’un d’eux, Othman, 22 ans, a arrêté ses études. «Une enseignante le traitait d’enfant de terroriste. Il était pénalisé dans ses notes et ne supportait pas le regard de ses camarades», raconte Naima Karaoui. Hamza, 14 ans, ne va plus au lycée depuis qu’il a été victime d’un accident de voiture. Selma et Assia, deux jumelles âgées de 8 ans sont très marquées par l’enlèvement de leur père. Elles ne ratent jamais la série mexicaine «Ayna abi ?» (où est mon père ?) diffusée sur la chaîne Al Aoula. «C’est notre feuilleton préféré. Nous espérons retrouver notre père à la fin de chaque épisode. Nous cherchons notre père à chaque fois dans l’image», précise Assia.

    Naima Karaoui lance un dernier cri du cœur : «Nous sommes des islamistes, pas des terroristes ! Nos enfants moisissent. Nous demandons à Sidna, commandeur des croyants, que Dieu le garde, d’intervenir. Nous n’avons aucun autre espoir pour eux !»

    Tous les deux mois, les enfants Karaoui rendent visite à leur père à Kénitra. «A l’entrée de la prison, Imane a été dénudée dans une petite pièce et fouillée, je ne sais même s’ils l’ont violenté… Les enfants sont traumatisés par la police. Ils ne peuvent pas voir un policier sans changer de trottoir», constate Khamissa Rtimi. «Un petit garçon dont je ne vous dirais pas le nom nous a dit : quand je grandirais, ma mission sera de tuer les policiers pour me venger !», atteste Naima Najari, mère de Abdelaziz Chafai, 29 ans, ancien marchant ambulant, condamné à 30 ans de prison. Après un long périple jusqu’à Kénitra, une attente interminable et une petite heure passée avec leur père qui est atteint d’une sciatique et survit dans des conditions difficiles, «nos enfants ne peuvent que devenir des voyous, des terroristes et maudire l’Etat, vu ce que l’on nous inflige», conclut Naima Karaoui.

    Même son de cloche du côté de Rachid Mesli, directeur juridique du Forum Al Karama, association pour les droits de l’homme dans les pays arabes basée à Genève. Selon lui, dans tout le monde arabe, on retrouve à peu près la même situation critique au niveau des familles. «Lorsque le principal soutien de famille est arrêté et détenu, elles sont systématiquement marginalisées. Cela a des conséquences sur la situation matérielle de ces familles et engendre de graves problèmes pour la société», constate Rachid Mesli qui explique qu’une fois devenus adultes, les enfants suivent les traces de leur père. A long terme, leur devenir peut être «assez imprévisible», prévient R. Mesli.

    «Il n’y a pas de droits, de l’homme, pas de droits des femmes, pas de droits des enfants au Maroc», martèle Naima Karaoui en désespoir de cause. A chaque fois que les familles tentent de faire entendre leurs voix sous forme de manifestations pacifiques dans la rue, elles sont matées par les forces de l’ordre.

    Le «rêve» danois

    Changement de décor. Mercredi 20 janvier 2010. Non loin du bidonville Kariane Toma, dans un quartier modeste, proche de Sidi Moumen, les enfants de Omar Maarouf, s’apprêtent à partir dans l’après-midi pour le Danemark, pays où ils ont grandi. En juillet 2003, la Cour d’Appel de Casablanca avait condamné Omar Maarouf, considéré comme faisant partie des principaux accusés dans l’affaire des 31 membres de la «salafia jihadia», à la peine capitale. Ses enfants Hamza, 16 ans, Zineb, 14 ans, Mouad, 11 ans et Amar, 9 ans possèdent la double nationalité. Omar Maarouf a été interpellé à Tanger, alors qu’il s’apprêtait à quitter le territoire marocain. «Je n’ai jamais compris ce qui s’est passé. Le jour de son arrestation, mon père m’a dit qu’il avait un problème avec le service des douanes», se souvient Hamza. «Notre pays c’est le Danemark. Quel avenir au Maroc ? On se sent vraiment bien à Copenhague. Nous sommes chez nous. Personne ne nous fait de réflexions déplacées… », soutien l’ainé. A entendre la famille Maarouf, le Danemark, un pays dont la réputation a été ternie avec les pays musulmans, suite à la publication de caricatures du prophète Mohammed, est de toute évidence moins dur à vivre lorsqu’on est étiqueté «enfants de terroriste» que le Maroc. Le Danemark est même «un véritable rêve! Personne ne nous fait sentir que nous sommes des marginaux. Les gens qui nous connaissent de près ou de loin nous demandent même régulièrement des nouvelles de mon mari, indique Araba Hassania, femme de Omar Maarouf, L’école danoise nous a donné des vacances supplémentaires pour que les enfants puissent se remettre de leurs émotions.» Une fois par an, ces enfants passent leurs vacances au Maroc. Tous les deux jours, ils rendent visite à leur père. Et comme tous les autres enfants qui ont un père présumé terroriste, ils subissent l’humiliation à l’entrée de la prison de Kénitra. «On nous isole, on nous dénude, on nous fouille… », témoigne la petite Zineb. La veille, Mouad, le plus jeune, avait été très choqué par les conditions de détention de son père. «Il vomi et est couvert de boutons depuis qu’il l’a vu…», fait remarquer la mère. A chaque rentrée scolaire, les enseignants demandent aux enfants de raconter par écrit ce qu’ils ont fait de leurs vacances. Pas étonnant qu’en étalant au grand jour le contraste de leur vie entre les deux royaumes, ils soient totalement déboussolés. Au Danemark, les quatre enfants de Omar Maarouf sont suivis par un psychiatre. «Amar est le plus atteint. Il souffre d’une grave maladie mentale», atteste Araba Hassania. Pour cette femme, «le Maroc est notre pays. Mais c’est le Danemark qui nous a aidé. J’ai écrit plusieurs lettres au roi, qui sont restées sans réponse. Omar ne peut pas rester en prison. La lumière apparaitra. Ce n’est pas un homme qui est pénalisé, c’est une famille toute entière !»

    Pour Fatiha Mejjati, veuve de Karim Mejjati, soupçonné d’être un des organisateurs des attentats de Madrid, tous ces enfants restés sans père, qui sont souvent des «innocents derrière les barreaux», sont démunis de leur citoyenneté. De véritables «bombes à retardement».

    Article paru dans le dernier numéro du Journal Hebdomadaire (426)

    Source: Maroc Infos, 2 fév 2010

    Tags : Maroc, terrorisme, attentats de Casablanca, 16 mai 2003,