Étiquette : Ahmed Benchemsi

  • Nichane saisi, TelQuel détruit – Ce qui s’est vraiment passé

    Maroc, août 2007 –  Nichane saisi, TelQuel détruit, Benchemsi inculpé… La liberté de la presse selon Mohammed VI

    (Ahmed Reda Benchemsi et le secrétaire général du syndicat de la presse, Younes Mujahid)

    En matière de répression contre les journalistes, les escalades, au Maroc, sont toujours particulièrement inattendues, fulgurantes et brutales. Samedi 4 août 2007 en fin de journée, tout allait encore bien : Nichane était en kiosque, TelQuel sous presse et leurs deux équipes en congé après un bouclage difficile (232 pages au total !). 48 heures plus tard, les deux magazines avaient été saisis et détruits sur ordres du premier ministre et du ministre de l’Intérieur. Tous les journaux ne parlaient que de ça et j’étais moi-même, après avoir été très longuement interrogé par la police, inculpé du plus grand crime qui soit en matière de presse au Maroc : l’offense au roi.

    L’objet de “l’offense”

    Mon tort, selon mes accusateurs : avoir procédé dans mon dernier éditorial (publié dans les deux magazines) à une lecture analytique du dernier discours royal, m’interrogeant sur le rôle des partis, la séparation des pouvoirs, etc., et de surcroît, en darija (dans Nichane). Une langue estimée irrespectueuse, s’agissant d’analyser un discours royal. Telle n’est pas mon appréciation. La darija est la langue de tous les Marocains. Comme toutes les langes, elle comporte des mots insultants, mais je n’en ai employé aucun dans cet éditorial. Ce n’est pas mon habitude d’offenser quiconque et, s’agissant du roi, j’estime l’avoir toujours respecté et entends continuer à le faire, tout en exerçant mon métier d’éditorialiste : analyser librement les institutions politiques de mon pays, y compris la première et la plus importante d’entre elles : l’institution monarchique.

    20 heures d’interrogatoire

    Les 20 heures d’interrogatoire que j’ai subies à la préfecture de police de Casablanca (samedi 4 août, de 18h à 2h du matin, puis dimanche 5, de 9h à 21h) ont été particulièrement éprouvantes. Non que j’aie été maltraité : la douzaine d’officiers de police chargés de m’interroger ont été corrects, et eux aussi ont passé ces 20 heures à la préfecture en ma compagnie, sans sortir. Mais ils avaient visiblement pour consigne de me déstabiliser autant que possible. Officiellement, je n’étais ni en état d’arrestation ni en garde à vue. Mais je n’avais pas le droit d’utiliser mon téléphone, ni de quitter les lieux tant que l’interrogatoire durait. Et de fait, il s’est étiré de façon aussi interminable que chaotique : mêmes questions reposées à plusieurs heures d’intervalle par différents interlocuteurs, longues périodes de silence, les yeux dans les yeux (jusqu’à deux heures !), suivies de rafales de questions intensives (toujours les mêmes), une mauvais foi constante et dure à supporter, mes interlocuteurs feignant de ne pas comprendre, ou donnant un sens dévoyé à des expressions en darija qu’ils connaissent parfaitement pour les utiliser quotidiennement – comme tous les Marocains…

    Tout ça pour ça…

    Au final, le PV qu’on m’a demandé de signer comportait 5 malheureux feuillets, alors qu’il aurait facilement pu en faire 30. C’est en le lisant, dimanche en soirée, que j’ai fini par comprendre le but de toutes ces manœuvres policières : m’épuiser nerveusement en me posant interminablement les mêmes questions, entre deux longues périodes de silence, pour ne retenir au final que les plus imprécises de mes réponses. Des réponses qui étaient, de surcroît, amputées de tout ce qui pouvait jouer en ma faveur en perspective du procès à venir : mon accord avec les orientations générales fixées par le discours royal (Etat de droit, démocratie sociale, etc. – sauf que ce n’était tout simplement pas mon sujet), mes dénégations fermes à chaque fois qu’on m’accusait d’avoir délibérément offensé le monarque… On me faisait même dire, dans la première version du PV qui m’a été présentée, des choses que je n’avais pas dites et qui visaient clairement à m’enfoncer. J’ai bien entendu refusé de signer le PV, tant qu’on n’y avait pas introduit toutes les modifications que je demandais. Ce qui fut fait, mais non sans mal. A noter que durant la dernière heure, celle où je leur ai demandé de saisir mes corrections, plus aucun officier de police ne cherchait à être (faussement) aimable. Ils me fusillaient du regard dans un bel ensemble, regrettant sans doute de ne pouvoir en faire plus…

    Nichane saisi, TelQuel détruit

    Si Nichane a été retiré des kiosques dès samedi 4 août, TelQuel, lui, a été tout simplement détruit. Dimanche 5 en début d’après-midi, un bataillon de policiers ont fait irruption à l’imprimerie Idéale, à Casablanca, et y ont détruit les 50 000 exemplaires de TelQuel imprimés, mais pas encore façonnés. Un acte parfaitement illégal et non notifié par écrit à ce jour. Si la loi prévoit les saisies de journaux, elle ne prévoit en aucun cas leur destruction alors qu’ils ne sont pas encore sur le marché. Pendant toute la durée de cet ahurissant exercice, l’imprimerie a été bouclée, personne ne pouvait y entrer ni en sortir. Un groupe de journalistes de TelQuel et Nichane s’y est rendu vers 17h, se heurtant à des vigiles très nerveux qui leurs barraient le passage. Le directeur général de l’imprimerie était ce jour en vacances à l’étranger et son second… interrogé à la préfecture de police, où je l’ai croisé dimanche en début de soirée. Il y était depuis midi. Au total, les saisies et destructions des 100 000 exemplaires imprimés ont fait perdre plus d’un million de dirhams au groupe TelQuel. En 2 jours !

    Et maintenant ?

    Le fait que vous teniez cette revue entre vos mains est un premier succès : TelQuel est de retour, Nichane aussi. Pour ne pas interférer avec le procès en cours, le fameux éditorial a bien entendu été supprimé, ainsi que les autres sujets sur lesquels avait porté mon interrogatoire-marathon (mais sans, au final, qu’aucun chef d’accusation n’en soit tiré). Pour le reste, le procureur du roi près le tribunal correctionnel de Casablanca m’a signifié, lundi 6 août, ma mise en accusation pour “manquement au respect dû au roi”. Un chef d’inculpation passible de 5 ans de prison et de 100 000 dirhams d’amende. Mon procès démarre le 24 août, et j’entends bien y démontrer mon innocence et ma bonne foi. Mais sans jamais renoncer au fondement de mon métier : la liberté d’informer, de commenter et d’analyser. Rendez-vous en septembre

    telquel-online.com

    Tags : Maroc, Telquel, Ahmed Benchemsi, Nichane, presse, répression, 

  • Maroc : Il y a 10 ans, la fermeture de Nichane

    Communiqué du Groupe TelQuel

    Le boycott économique du Pouvoir contraint Nichane, le premier magazine arabophone marocain, à la fermeture

    Groupe TelQuel, le 1er octobre 2010 à Casablanca (Maroc)

    Le magazine Nichane, leader des hebdomadaires arabophones marocains, a été fermé aujourd’hui à l’issue d’une assemblée générale de ses actionnaires. Malgré son standard de qualité élevé et sa large diffusion qui auraient du en faire, légitimement, un support publicitaire incontournable, Nichane était victime d’un boycott publicitaire persistant initié par le holding royal ONA/SNI, le plus important groupe économique du Maroc, avant d’être suivi par les grandes entreprises liées au régime. Ce boycott intensif causait des dommages économiques de plus en plus graves à Nichane. Après y avoir perdu 10 millions de dirhams (près de 900.000 euros, un des plus lourds investissements de la presse marocaine), le Groupe TelQuel, principal actionnaire de Nichane, s’est vu contraint à mettre un terme à cette hémorragie financière manifestement irréversible.

    Dès sa création en 2006, Nichane, un magazine laïque et moderniste, s’est forgé une place à part dans le paysage médiatique marocain en bousculant de nombreux tabous. Ses coverstories audacieuses (« Le culte de la personnalité royale », « Le sexe et l’homosexualité dans la culture islamique », « Le Maroc, premier producteur mondial de cannabis », « Au coeur des services secrets », « Comment les Marocains rient de l’islam, du sexe et de la monarchie », et bien d’autres…) ont souvent créé l’évènement, au Maroc et au delà. Grâce à l’excellence de ses journalistes, dont plusieurs ont été récompensés par des prix internationaux, Nichane est devenu, 2 ans à peine après sa création, l’hebdomadaire arabophone le plus vendu au Maroc – une position qu’il a conservée, les derniers contrôles de l’OJD Maroc1 faisant foi.

    Mais à cause de son indépendance, et de ses positions éditoriales souvent critiques à l’égard du Pouvoir marocain, Nichane (tout comme TelQuel, magazine francophone appartenant au même groupe de presse) a fait l’objet, dès son lancement, d’un large boycott publicitaire. Ce mouvement s’est accéléré et généralisé à partir de septembre 2009 – ce qui coïncidait avec la
    censure par l’Etat marocain du sondage « Mohammed VI, 10 ans de règne », réalisé conjointement par Nichane, TelQuel et le journal français Le Monde.

    S’il s’est étendu par la suite à de multiples grands annonceurs étatiques, paraétatiques et proches du Pouvoir, opérant dans les principaux secteurs de l’économie marocaine (banque, immobilier, téléphonie – dont une filiale du groupe français Vivendi – transport aérien, automobile, agro-alimentaire, etc.), ce mouvement de boycott, à l’origine, a été initié par le holding royal ONA/SNI. Même des annonces publicitaires citoyennes et d’intérêt public (Programme d’aide à la création d’entreprise du ministère de l’Emploi, programme intergouvernemental « Les Journées de la Terre », lancé par le roi Mohammed VI…) ont été interdites de passage sur les publications du Groupe TelQuel, par décision politique. Par conséquent, la responsabilité de la mort de Nichane incombe, en premier lieu, aux premiers cercles du pouvoir du royaume du Maroc.

    Si Nichane n’a pas survécu à cet implacable boycott, TelQuel, qui y est également soumis, continue à résister. En effet, le marché publicitaire de la presse francophone au Maroc est large et diversifié. Celui de la presse arabophone, en revanche, est très restreint, et principalement regroupé autour des grands annonceurs proches du Pouvoir. Sans leurs publicités, un magazine arabophone ne peut survivre. Entre septembre 2008, période durant laquelle le boycott avait été brièvement suspendu, et septembre 2010, période durant laquelle le boycott battait son plein, le chiffre d’affaires publicitaire de Nichane a ainsi chuté de 77%.

    Pendant ses 4 années d’existence, Nichane a traversé de multiples épreuves : une interdiction de parution qui a duré 3 mois (et qui a occasionné des pertes financières considérables) ; un procès d’opinion qui s’est soldé par 3 ans de prison avec sursis pour son ancien directeur et une de ses journalistes ; trois saisies, dont deux suivies de destructions illégales de 100.000
    exemplaires (source, encore une fois, de lourdes pertes financières) ; un procès pour « atteinte à la sacralité royale » de son directeur de publication, toujours en suspens à ce jour… L’étouffement financier par le biais du boycott publicitaire a été le coup de grâce, qui a finalement contraint Nichane à la fermeture.

    La disparition de Nichane n’est que le dernier épisode de la grave détérioration de la liberté de la presse au Maroc. A partir de 2009, la lutte déterminée de l’Etat contre les journaux indépendants a connu une accélération remarquée, dénoncée par de multiples ONG de défense de la liberté de la presse, dont Reporters Sans Frontières. Des journaux ont été fermés illégalement par les autorités, d’autres ont été acculés à vendre leur mobilier pour payer des amendes disproportionnées.

    Plusieurs journalistes ont été harcelés par la police et la justice, certains ont été contraints à l’exil. Un journaliste a même été emprisonné pendant 7 mois, courant 2010. Vivace au Maroc jusqu’au milieu des années 2000 (malgré des signaux alarmants enregistrés dès le début de la décennie), la pluralité de la presse marocaine ne tient plus aujourd’hui qu’à un fil, de plus en plus ténu. Les journaux indépendants se comptent désormais sur les doigts d’une main, et ils subissent des pressions grandissantes, politiques autant qu’économiques, visant à restreindre leur liberté de parole et d’action. Pendant quelque temps, le Maroc était pourtant considéré comme un îlot régional d’ouverture et de tolérance d’une certaine liberté de la presse. Ce temps semble révolu, et cette parenthèse appelée, à court terme, à se refermer définitivement.

    Les autorités marocaines semblent désormais déterminées à suivre le modèle de la Tunisie, où ne sont tolérés que des journaux qui servent les intérêts du Pouvoir. Au moment où Nichane est contraint de fermer, il faut rendre hommage à toutes celles et ceux qui l’ont porté à bout de bras depuis sa création : ses lecteurs, avant tout, qui n’ont jamais cessé de plébisciter sa ligne éditoriale avant-gardiste, et bien entendu ses talentueux journalistes, photographes et illustrateurs, graphistes, techniciens et staff administratif. Il faut également féliciter la régie publicitaire de Nichane, dont les cadres ont travaillé pendant des années avec courage, dans des conditions difficiles. Il faut enfin saluer la sagesse de ces quelques annonceurs qui, en maintenant leur présence dans le magazine à succès qu’était Nichane, ont privilégié la rationalité économique sur les calculs politiques. Grâce à la passion et à l’engagement de tous ceux qui l’ont fait, Nichane aura été une aventure exceptionnelle, qui laissera une trace vivace dans l’histoire de la presse marocaine.

    Tags : Maroc, Nichane, Groupe Telquel, presse, répression, boycott économique, libertés, Ahmed Benchemsi, 

  • Maroc : Campagne de répression contre les utilisateurs de réseaux sociaux

    L’Organisation Human Rights Watch (HRW) et l’Association marocaine des Droits humains (AMDH) ont dénoncé la campagne de répression menée par les autorités marocaines contre les utilisateurs de réseaux sociaux, tout en appelant à la libération immédiate et l’abandon des poursuites contre les personnes concernées.

    Depuis septembre 2019, les autorités marocaines ont arrêté et poursuivi au moins 10 activistes, artistes ou autres citoyens qui n’ont fait qu’exprimer pacifiquement des opinions critiques sur Facebook, YouTube ou via des chansons de rap, ont alerté dans un communiqué conjoint, HRW et l’AMDH. « Ces personnes n’ont fait qu’exercer leur droit à la liberté d’expression, les autorités devraient les libérer immédiatement et abandonner les poursuites contre elles ». Les concernés sont accusés de « manque de respect dû au Roi », « offense aux institutions de l’État » et « outrage envers des fonctionnaires publics ».

    Aucun n’a été poursuivi en vertu du code de la presse et de l’édition, qui couvre les délits liés à toutes formes de discours public, tous le sont en vertu du droit pénal qui, contrairement au code de la presse et de l’édition, prévoit des peines de prison, soulignent les ONG.

    « De plus en plus de Marocains utilisent les réseaux sociaux pour exprimer des opinions politiques audacieuses, notamment au sujet du roi, et c’est leur droit le plus absolu », a déclaré Ahmed Benchemsi, directeur de la communication pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Human Rights Watch, expliquant que « face à l’autocensure qui s’érode, les autorités répriment frénétiquement dans le but de rétablir les lignes rouges ».

    Parmi ces hommes, des étudiants, des artistes, des journalistes, des citoyens et de simples utilisateurs des réseaux sociaux, arrêtés et inculpés pour leurs critiques non violentes des autorités marocaines.

    Certains ont contrasté la richesse et le mode de vie luxueux du roi Mohammed VI avec ce qu’ils perçoivent, comme l’incapacité de l’État à garantir les droits fondamentaux des Marocains et à leur offrir des opportunités économiques.

    D’autres ont encouragé leurs concitoyens à manifester pacifiquement contre les injustices socio-économiques. En partenariat avec l’Association marocaine des Droits Humains, Human Rights Watch a publié, le 5 février, un répertoire en ligne des Marocains récemment emprisonnés ou inculpés en violation de leur droit à l’expression libre et pacifique.

    Ce répertoire sera mis à jour à mesure que de nouveaux cas seront documentés. « Les autorités marocaines ont longtemps pris prétexte de délits de droit commun pour punir les voix dissonantes, renonçant aujourd’hui à ce cache-sexe, elles attaquent frontalement la liberté de parole », a souligné Ahmed Benchemsi.

    Mokhtar B.

    Le Courrier d’Algérie, 8 fév 2020

    Tags : Maroc, Ahmed Benchemsi, presse, facebook, réseaux sociaux, jeunesse, révolte, répression,

  • Maroc : Quand Mounir Majidi portait plainte contre Le Monde

    Justice : la contre-offensive de Majidi

    Le secrétaire particulier du roi a porté plainte en diffamation contre le quotidien français Le Monde pour un article d’Ahmed Benchemsi sur l’affaire BaySis. Le journaliste marocain est poursuivi pour complicité. Les avocats de Mounir Majidi ont également tenté de faire pression sur la prestigieuse revue américaine Journal of Democracy.

    Lakome a appris que la plainte en diffamation déposée à Paris par les avocats de Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi Mohammed VI, vise le quotidien français Le Monde, qui a publié en juin 2012 un article d’Ahmed Benchemsi intitulé «La grande corruption règne en maître au Maroc». Le journaliste marocain est lui poursuivi pour complicité.

    Le Figaro avait révélé hier que Benchemsi, qualifié par ce journal «d’opposant marocain», était convoqué le 16 mai, c’est-à-dire demain, devant un juge d’instruction parisien. Contacté par Lakome, le journaliste explique que l’audience est en fait reportée au 8 juillet prochain.

    «Au cœur de la corruption d’Etat»

    L’article incriminé porte sur l’affaire BaySys, une enquête publiée deux semaines plus tôt par Ahmed Benchemsi sur son blog et dans laquelle le journaliste accuse Mounir Majidi de trafic d’influence ainsi que d’être plus généralement «au cœur de la corruption d’Etat au Maroc». La compagnie aérienne nationale, impliquée dans l’affaire, avait de son côté très vite communiqué en affirmant «qu’aucune influence extérieure aux intérêts de Royal Air Maroc n’est intervenue dans le cas de ce projet».

    A l’époque de la publication de cet article, Ahmed Benchemsi, installé aux Etats-Unis, était un «visiting scholar» au «Center on Democracy, Development, and the Rule of Law» (CDDRL), dépendant de l’Université de Stanford en Californie.

    Peu de temps après la parution de l’article dans Le Monde, les dirigeants du CDDRL ont d’ailleurs reçu une étrange – et officieuse – requête des avocats de Mounir Majidi, a appris Lakome d’une source proche de la direction du centre. Il s’agissait de demander à Benchemsi de retirer l’enquête BaySis de son blog mais aussi de «corriger» un article, «Morocco : outfoxing the opposition», publié par le journaliste en janvier 2012 dans la prestigieuse revue américaine «Journal of Democracy». Benchemsi y analysait la gestion par le palais des événements du printemps arabe. Il faisait aussi référence au câble diplomatique américain révélé par Wikileaks en 2010 et qui mentionnait «l’avidité effroyable» du proche entourage royal. Un entrepreneur du Golfe y confiait aux diplomates américains que «les principales institutions et modes de fonctionnement de l’Etat marocain sont utilisés par le palais pour contraindre et solliciter des pots-de-vin dans le secteur immobilier du pays».

    De Stanford à Paris

    Approché par les avocats de Mounir Majidi, Larry Diamond, le dirigeant du CDDRL, leur avait alors répondu que Benchemsi, bien qu’affilié au centre, était libre de ses opinions et que le CDDRL n’avait pas à interférer, selon une source proche de la direction du centre.

    Ahmed Benchemsi explique à Lakome avoir reçu à cette époque une mise en demeure de la part d’un cabinet américain mandaté par Mounir Majidi pour qu’il retire de son blog l’article BaySys ainsi qu’une copie de l’article publié dans Journal of Democracy. «J’avais répondu à travers mon avocat que je n’enlèverai rien et qu’ils pouvaient m’attaquer en justice, car je maintiens tous mes propos», affirme-t-il à Lakome. Les avocats de Majidi avaient alors abandonné l’idée de porter plainte aux Etats-Unis.

    C’est en France qu’ils ont saisi la justice, contre le journal Le Monde et Ahmed Benchemsi. Pas de citation directe devant le Tribunal correctionnel mais une plainte avec constitution de partie civile. « Ce procès est une erreur pour M. Majidi », affirme Benchemsi à Lakome, confiant. « Ce sera l’occasion de remettre sur la table les dessous du Makhzen économique ».

    Contre-offensive médiatique du Palais après 2011

    Après avoir fait profil-bas lors du déclenchement du mouvement du 20 février, le palais a décidé de contre-attaquer. La parution en avril 212 de l’ouvrage « Le Roi prédateur », écrit par les journalistes Catherine Graciet et Eric Laurent et relayé par les médias internationaux, a peut être été le déclencheur.

    Quelques jours avant la publication de l’article de Benchemsi dans Le Monde, un autre titre français, l’hebdomadaire économique Challenges, avait publié un article au vitriol sur le business royal («Roi du Maroc et du business», 31 mai 2012), où il était écrit que « Mohammed VI, fort de son pouvoir absolu, est devenu le premier homme d’affaires de son royaume », avec en prime un encadré sur «Les hommes de Mohammed VI». Dans cet encadré, le journaliste Thierry Fabre écrivait que «Mounir Majidi est considéré par les manifestants, qui réclament plus de démocratie et moins de corruption, comme le symbole de l’affairisme du royaume».

    Ni le palais ni Majidi n’ont porté plainte contre l’hebdomadaire français. En revanche, l’agence de communication Euro RSCG (devenue Havas), en charge de certaines missions de communication pour le palais, est intervenue selon une source au sein de Challenges pour faire venir le journaliste au Maroc en septembre 2012, où il a eu un accès total à la direction de la SNI (deux rencontres avec Hassan Bouhemou) et aux patrons des filiales royales (Nareva, Marjane, Centrale Laitière, Lesieur, Wana). «Ils n’étaient pas satisfaits du contenu de l’article publié fin mai, estimant qu’il ne reflétait pas la réalité», a expliqué la même source à Lakome en novembre dernier. L’agence Havas et la SNI, contactés par Lakome à la même période, confirmaient la venue du journaliste et ses rencontres avec le staff mais avaient vivement démenti toute interférence avec la rédaction de Challenges. Les lecteurs se feront leur propre idée en lisant l’article publié par l’hebdomadaire français en octobre 2012 après la visite du journaliste au Maroc.

    La sortie de Benkirane sur Majidi

    L’actuel chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, ne manquait pas de critiquer l’affairisme et l’omniprésence des conseillers royaux, dont Majidi, lorsque son parti, le PJD, était encore dans l’opposition. Au déclenchement du 20 février, à l’occasion d’un meeting du parti, Benkirane avait même interpellé le roi Mohammed VI sur ces conseillers de l’ombre :

    « Majesté, le Maroc ne tolère plus des gens comme Himma, Majidi, Omari. Ces individus commandent le gouvernement, donnent des instructions par téléphone, font peur aux hommes de l’Etat, insultent le Directeur Général de la Sécurité Nationale, donnent des directives aux juges, Ils puisent leur pouvoir de la proximité avec toi, ils ne font aucun bien et ne font que semer le Fassad [corruption] et tout cela n’est plus acceptable. Majesté, Les Marocains te l’ont dit, que ce soit ceux qui sont sortis manifester dans la rue de manière honorable et pacifique, ou ceux qui ne sont pas sortis. Ton peuple te dit qu’il t’aime et qu’il est avec toi mais il veut des réformes, il veut que l’Etat soit géré de manière juste, organisée et démocratique qui fait que tu conserves ta position mais qui nous libère de cette injustice généralisée. Ces individus, ainsi que ceux qui leur obéissent ne te représentent pas. Ils représentent le colonialisme et pensent que les Marocains ne méritent que le bâton, l’oppression et l’espionnage, c’est-à-dire les méthodes qui ont conduit à la chute des présidents Benali et Moubarak et va faire chuter Kaddafi. Ainsi il n’y a pas d’autre choix que de se débarrasser d’eux immédiatement. »

    Transcript et traduction par Lakome – Déclarations de Benkirane en vidéo (avril 2011) :

    Lakome, 15 mai 2013

    Tags : Maroc, Mounir Majidi, corruption, BaySis, Ahmed Benchemsi,

  • Maroc : Guerre de la DGED contre les publications d’Ahmed Reda Benchemsi

    Ahmed Reda Benchemsi, fondateur du magazine Tel Quel faisait peur au Makhzen lors des événements du dénommé Printemps Arabe. Surtout en raison de sa proximité avec le prince Hicham El Alaoui. Les médias du Makhzen qualifient Benchemsi de « protégé » du « prince rouge ».

    La DGED surveillait de près toutes ses publications dont certaines ont fini par être supprimées grâce à l’intervention des relais du Makhzen aux Etats-Unis. Parmi celles-ci : « Clock is ticking against Arab autocracies« , paru sur Stanford Daily, et un autre article paru sur le site du Think Tank Center for Naval Analyses (CNA)

    Deux des articles supprimés de Benchemsi :