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  • Trump Vs Biden, fascisme à l’ancienne contre fascisme du XXIème siècle

    Je vous propose une analyse de la situation politique aux Etats Unis telle qu’elle est comprise par Glen Ford de Black Agenda Report.

    Black Agenda Report se présente comme un média d’information, d’analyse et de commentaire politique de la gauche noire. L’article est extrait de leur site, Black Agenda Report dispose aussi d’une page Facebook.

    D’après Glen Ford, c’est en tout cas ce que j’ai compris, Donald Trump en tant que figure du passé, d’un fascisme à l’ancienne, est un accident dans le paysage politique des Etats Unis, du moins c’est ainsi que le perçoivent les élites économiques et financières. Ces dernières auraient opté pour un nouveau modèle qui inclut le management de la diversité susceptible de permettre à une infime minorité richissime de maintenir son contrôle de l’État. Ce modèle n’est pas moins fasciste (ou fascistoïde dirait Emmanuel Todd) puisque son principe est le pouvoir de cette minorité d’ultra-riches, le militarisme et la guerre perpétuelle.

    Pendant que cette élite dirige, le reste de la population est lancé dans une course vers le bas, la descente dont parle Emmanuel Todd dans son livre sur les luttes de classes en France au XXIème siècle.

    Glen Ford a-t-il lu Todd où s’agit-il simplement d’une convergence qui résulte de l’analyse,



    Qui est le fasciste le plus dangereux?
    Par Glen Ford, Black Agenda Report (USA) Editor 23 Juillet 2020 traduit de l’anglais par Djazaïri

    La plupart des gauchistes américains sont incohérents dans l’emploi du terme fascisme, et les Démocrates ont complètement détruit le sens de ce mot.

    «Dans leur vison politique caricaturale, fasciste signifie simplement «Trump».

    Après la prise d’une première tête de pont autour des bâtiments fédéraux à Portland, en l’Oregon, Donald Trump menace d’envoyer ses über alles Storm Troopers [Sections d’Assaut] de la sécurité intérieure dans les villes du pays qui, selon lui, sont «dirigés par des démocrates très libéraux [à gauche dans la terminologie américaine]… par la gauche radicale». La prochaine sur la liste est Chicago, où 150 agents fédéraux devraient être déployés dans les prochains jours. Des agents de la sécurité intérieure ont déjà été envoyés à Seattle et à Washington DC, et Trump a évoqué la nécessité de «dominer» le terrain à Philadelphie, Detroit, Baltimore et Oakland. Pendant ce temps, le ministère américain de la Justice prévoit d’étendre son intervention urbaine «Operation Legend», qui vise actuellement la criminalité locale à Kansas City, Missouri.

    Tout comme d’autres présidents américains ont historiquement utilisé l’armée comme instrument pour leur réélection, organisant des attaques contre des pays désignés par les Etats Unis comme «voyous» et «terroristes» pour consolider leur assise électorale, Donald Trump fait campagne en tant que shérif qui fera régner la loi et l’ordre dans les vastes régions du pays occupées le mois dernier par les hordes inspirées de «Black Lives Matter». Bien que l’intervention armée de Trump dans les affaires locales et étatiques semble politiquement en contradiction avec ses sympathies confédérées, son déploiement massif d’agents de la force publique paraît légal.

    Leur comportement dans la rue, cependant, est une autre affaire. «Des agents fédéraux non identifiés dans des véhicules banalisés enlèvent des manifestants pacifiques dans les rues, les transportent vers des lieux inconnus, sans les informer des raisons de leur arrestation, puis les relâchent sans trace de d’une procédure d’arrestation», a déclaré Marjorie Cohn, ancienne présidente de la National Lawyers Guild. «Ces actions rappellent la police secrète des dictatures qui kidnappe e t« fait disparaître» les opposants au régime. Elles sont conçues pour dissuader les gens d’exercer leur droit au premier amendement de protester contre le racisme et la suprématie blanche.»

    Oui, ça «rappelle» la police secrète à d’autres époques et dans d’autres pays, mais les agents de la sécurité intérieure se comportent en fait comme le font les flics locaux un peu partout aux États-Unis. La police de Chicago a fait fonctionner pendant des années un centre de torture pas si secret dans lequel des hommes noirs disparaissaient jusqu’à ce qu’ils avouent des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Les villes du pays déploient régulièrement des «escouades» de policiers en civil qui sautent de véhicules banalisés pour enlever des gens dans les rues de leur quartier. Et la plupart des flics locaux chargés de réprimer les manifestations anti-police retirent leurs badges et marques d’identification. Les équipes SWAT (unités d’élite de la police) locales et fédérales portent régulièrement des masques pour cacher leurs identités. Cela aussi «rappelle» le fascisme, mais cela n’a pas commencé avec Trump en janvier 2017.

    De fait Trump est plutôt amateur dans le domaine de l’art sinistre de la répression intérieure, son expérience passée se limitant à terroriser les locataires de ses immeubles d’habitation et les «apprentis» dans les émissions de télé-réalité. Les outils de répression étatique déployés par Trump en tant que The Mad White Avenger étaient déjà beaucoup utilisés par les anciens présidents. Le FBI de Barack Obama a coordonné la répression par la police nationale des sites d’Occupy, il y a près de dix ans – une vaste opération impliquant les actions synchronisées d’un président démocrate noir, de maires principalement démocrates et de leurs chefs de police. La maire noire de Baltimore avait qualifié les personnes qui avaient pris part à la rébellion de Freddie Gray de 2015 de «voyous» – déshumanisant ainsi ses propres électeurs – tout comme Obama, dont les procureurs fédéraux avaient exigé et obtenu des peines sévères pour les accusés de dégradations matérielles.

    Obama a marqué un tournant dans l’histoire de l’État policier quand il a obtenu l’adoption par le Congrès d’une législation autorisant la détention pour une durée indéfinie de citoyens américains sans faire l’objet d’un procès ou d’une accusation – un saut dans l’abîme que même George W. Bush n’avait pas osé faire.




    Les outils de répression étatique déployés par Trump en tant que The Mad White Avenger étaient déjà beaucoup utilisés par les anciens présidents.




    Les libertariens en matière de droits civiques sont à juste titre préoccupés par le fait que le ministère de la Justice de Trump se coordonne avec la police locale pour se servir de Facebook pour accuser ceux qui protestent contre l’assassinat de George Floyd de crimes graves – un autre signe avant-coureur du fascisme. Mais les polices locales utilisent depuis des années Facebook comme outil d’enquête de premier ordre. Et les groupes de travail de la police fédérale- police de New-York sous le titre «Operation Crew Cut» s’étaient grandement appuyés sur des déclarations faites sur Facebook pour inculper plus de 100 jeunes dans deux quartiers HLM de Harlem en 2014 et 120 autres jeunes noirs et à la peau bronzée du Bronx en 2016– un raid présenté comme la plus grande opération de «répression des gangs» de l’histoire de New York. Est-il fasciste d’utiliser Facebook contre des dissidents politiques, mais normal quand il s’agit d’expédier les «suspects habituels» (jeunes de couleur ) dans le goulag de l’incarcération de masse? Ou est-cet fasciste seulement quand Trump le fait?




    Si la plupart des gauchistes américains sont incohérents dans l’emploi du terme fascisme,les Démocrates ont complètement détruit le sens de ce mot.




    Comme je l’ai écrit dans des articles précédents (voir «91ll Legacy: Two Contending Fascisms », 15 septembre 2018), le système Jim Crow du sud des États-Unis a se rvi de modèle à l’État racial d’Adolph Hitler. Le Sud ségrégationniste entièrement sous les lois Jim Crow, correspondait en fait plus étroitement à la définition largement répandue du fascisme que la plupart des fascismes européens du XXe siècle:

    * Nationalisme poussé à l’extrême

    * Recours fréquent au pouvoir de la foule

    * Oppression d’un «Autre» interne comme principe organisateur

    * Militarisme

    * La domination politique des éléments les plus réactionnaires de la bourgeoisie

    “ le système Jim Crow du sud des États-Unisa servi de modèleà l’État racial d’Adolph Hitler”

    Donald Trump est un fasciste américain à l’ancienne, du genre Jim Crow – mais qui est également désireux d’utiliser tous les outils modernes de répression politique et raciale pour préserver un système capitaliste dans sa phase de déclin final. La politique ouvertement raciste de Trump (avec l’oppression d’un «Autre»interne comme principe organisateur») le rend incompatible avec la doctrine de la «diversité» managériale adoptée par nécessité par les multinationales. Il entre donc en tension avec le régime capitaliste au 21e siècle – mais est extrêmement utile comme repoussoir, c’est pourquoi il a été l’adversaire préféré des démocrates liés au monde des affaires en 2016 et 2020. N’ayant rien à offrir à leur base si ce n’est une austérité sans fin («la course vers le bas ”) et la guerre, les démocrates liés au monde du business ont fait de Trump le seul enjeu de leurs campagnes.

    Le capital multinational et l’État sécuritaire (CIA, etc.) trouvent Trump totalement indigne de confiance en tant que gestionnaire de l’empire américain – c’est pourquoi ils ont concocté le Russiagate en collaboration avec les démocrates.

    Les républicains sont depuis plusieurs générations les vassaux des grandes compagnies pétrolières, tandis que les démocrates sont le parti privilégié du capitalisme financier qui domine désormais tous les secteurs capitalistes, y compris les médias et la haute technologie. Au sein du duopole électoral, les Noirs n’ont d’autre choix que les Démocrates, tandis qu’environ la moitié des Blancs choisissent les Républicains, ouvertement le parti des Blancs bien avant l’avènement de Trump, l’intrus impulsif. Cependant, le duopole institutionnel fonctionne mieux pour tous les secteurs du capital lorsque les partis du duopole jouent en «tag team» [en collusion], échangeant périodiquement les rênes du pouvoir exécutif avec le moins de perturbations possible pour l’ordre capitaliste. {C’est ce qu’ils appelaient le «génie» du système. ) L’humiliation de l’establishment corporatif républicain par Donald Trump en 2016 – avec l’aide décisive des démocrates et des grands médias – a déstabilisé le duopole politique, le mécanisme institutionnel qui, avec les médias liés au monde des affaires, médiatise les divergences entre les secteurs capitalistes et construit un récit politique commun ( mensonges) pour la consommation populaire. Le résultat a été une scission ouverte et destructrice de la classe dirigeante, les instruments étatiques de la sécurité nationale (CIA, etc.) collaborant ouvertement avec les démocrates pour rendre politiquement illégitime un président en exercice.




    “ le duopole institutionnel fonctionne mieux pour tous les secteurs du capital lorsque les partis du duopole jouent en «tag team» [en collusion]’”




    La bonne nouvelle, c’est que la guerre civile interne à la classe dirigeante a délégitimé non seulement Trump mais l’ordre impérial US lui-même. Une fois perdue, la légitimité politique peut rarement être intégralement recouvrée – et certainement pas par un ordre capitaliste en bout de course en proie à un écheveau de contradictions accumulées en son stade terminal, et dont le domaine impérial se réduit progressivement.

    La mauvaise nouvelle est que la gauche US est si faible qu’elle a été incapable de proposer un discours qui explique les crises multiples qui ont été si dévastatrices pour le peuple américain, ou même d’accomplir a minima nos obligations de solidarité avec les victimes de l’impérialisme US dans le monde. Imaginant le fascisme dans les termes d’une caricature personnifiée par Trump, les gauchistes américains semblent croire que anti-Trump égale antifascisme, alors qu’en fait Trump représente un avatar de Jim Crow que les champions du capital cherchent à écarter depuis un demi-siècle afin d’exercer leur pouvoir plus efficacement. Ces champions du capital ont, par contre, construit un ordre fasciste du 21ème siècle dans lequel un tout petit nombre de milliardaires peut exercer le pouvoir sans réelle opposition, tandis qu’une bonne partie du monde est enfermé et contraint à une «course vers le bas» et que la moitié de l’humanité vit dans la terreur d’interminables guerres américaines.

    Le président Obama était un agent de ce fascisme – qui n’est pas une caricature de presse, et tue des millions de gens. Il en est ainsi de tous les Démocrates du jeu institutionnel. Ils sont les plus dangereux parce que si peu de gens les considèrent comme des fascistes, en dépit de leur servilité abjecte à l’égard de la dictature du monde des affaires, de l’État carcéral et des guerres sans fin. Nous battrons Trump pour la simple raison qu’il ne représente pas la véritable classe dirigeante capitaliste. L’oligarchie veut qu’il soit battu – et elle veut que nous la remerciions d’oeuvrer pour ses propres intérêts et se débarrasser de son propre problème: le genre de service que rend l’oligarque Michael Bloomberg quand il achète le contrôle de l’infrastructure du Parti Démocrate ainsi que la loyauté d’une partie substantielle de la (pseudo) classe politique noire.

    Certains gauchistes américains, incapables de sortir de leur vision caricaturale craignent que Donald Trump refuse de quitter la Maison Blanche si le scrutin lui est défavorable en novembre. Ils imaginent que les généraux de l’armée américaine soutiendront un coup de force de Trump dans un scénario de «Sept jours en mai» à l’envers. Complètement ridicule! Un coup de force militaire ne pourrait venir que du J-SOC, le Joint Special Operations Command qui supervise les forces d’opérations spéciales de toutes les branches de l’armée, comme les Bérets Verts (armée de terre) et les SEALS (marine). Les unités d’opérations spéciales ont toujours travaillé main dans la main avec la CIA – de fait, les Bérets Verts sont souvent appelés «l’armée de la CIA». Donald Trump, le candidat de «l’arrêt des des changements de régimes» [no more regime changes] en 2016 s’est ainsi gagné un ennemi implacable dans la CIA.

    Si un coup de force quelconque devait se produire en novembre, ce serait en faveur des Démocrates. Et beaucoup de gens qui se présentent comme de gauche applaudiront, se figurant la CIA comme un allié dans la lutte contre le «fascisme.»

    Source : Mounadil Al Djazaïri

    Tags : Etats-Unis, USA, Donald Trump, Joe Biden, fascisme, impérialisme, racisme,

  • Maroc : tremplin pour les conquêtes néocoloniales de l’Afrique

    De grands groupes capitalistes marocains ont entamé un processus d’internationalisation plus particulièrement depuis le début des années 2000 en vue de dépasser l’étroitesse du marché local tout en édifiant des partenariats multidimensionnels avec des multinationales qui ont accru elles aussi leur présence dans plusieurs secteurs de l’économie marocaine. La conquête des ressources africaines est alors devenue un de leurs objectifs primordiaux. Plus de 1000 entreprises marocaines opèrent actuellement en Afrique et y ont investi environ 2,2 milliards de dollars [1].

    Les investissements directs étrangers (IDE) marocains en Afrique
    Les investissements directs marocains à l’étranger restent globalement faibles. Leur flux total sur la période 2008-2015 est d’environ 33 milliards de dirhams (1 € = environ 10 dirhams). La majorité des investissements directs marocains est destinée à l’Afrique (57 % du total avec 19 milliards sur la même période), en particulier à l’Afrique subsaharienne (plus de 17 milliards). La Côte d’Ivoire est le premier pays récepteur du stock d’investissements marocains en Afrique subsaharienne en 2015 avec 4,8 milliards de dirhams. Elle est suivie du Mali avec un encours de 4,2 milliards de dirhams, du Bénin (1,6 milliard de dirhams) et du Gabon (1,4 milliard de dirhams). Par secteurs, les IDE du Maroc en Afrique subsaharienne sont plus marqués dans le secteur bancaire qui représente 40,3 % du total du stock sur la période 2010-2015, suivi du secteur des télécommunications (34,4 %), des assurances (13 %) et de l’industrie (5,6 %) [2]. Ces investissements restent dominés par un cercle restreint de grands groupes capitalistes qui ont accumulé d’énormes fortunes et à leur tête la famille royale.

    Dans ce texte, nous allons essayer de donner une vue générale sur ces investissements qui constituent les leviers de la pénétration du capitalisme marocain en Afrique et les grands groupes locaux et leurs partenaires étrangers qui en tirent profit. Mais d’abord, nous allons voir brièvement comment la concentration et la centralisation de ces fortunes ont été déterminées par les politiques néolibérales prônées par les institutions économiques internationales et appliquées graduellement et habilement par le régime.

    Les politiques néolibérales renforcent la concentration, la centralisation et l’internationalisation du capital

    Les restructurations néolibérales dictées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international depuis les années 1980, à la suite de la crise de la dette publique, ont renforcé la concentration des richesses sociales entre les mains de grands capitalistes locaux et des entreprises étrangères partenaires, et leur centralisation par d’importantes opérations de fusions-acquisitions. La monarchie qui concentre le pouvoir politique en contrôlant l’appareil répressif de l’État (armée et police), les institutions exécutives (gouvernement) et législatives (parlement) et les Établissements et Entreprises publiques, dirige le rythme d’application de ces politiques pour étendre sa mainmise sur les secteurs rentables de l’économie et élargir ses réseaux de « compérage » tout en essayant d’assurer la stabilité sociale du pays. Ceci d’autant plus qu’elle bénéficie du soutien de l’impérialisme européen et états-unien qui lui permet de gérer les diktats des institutions économiques internationales de façon à ne pas attiser les luttes sociales. Lors des mobilisations populaires inédites déclenchées en février 2011 au Maroc, dans le contexte des révolutions et soulèvements dans la région arabe, le pouvoir a ajourné le démantèlement de la caisse de compensation et la réforme des retraites et a augmenté les salaires dans la fonction publique alors que le déficit budgétaire était très alarmant.

    Les grandes réformes libérales ont commencé avec le programme d’ajustement structurel (PAS) qui a initié tout un processus de désengagement graduel de l’État et de déréglementation en faveur de l’entreprise privée [3] et au détriment des salarié-e-s, petits producteurs et autres couches populaires. Ainsi, les privatisations des entreprises publiques et des services publics se sont concrétisées par des cessions, ou ententes directes, à des groupes privilégiés, locaux et étrangers. La libéralisation des échanges extérieurs qui s’est accélérée avec l’adhésion du Maroc à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995 a engendré une panoplie d’accords de libre-échange déficitaires pour l’économie nationale mais qui ont bénéficié aux grands groupes exportateurs et importateurs. Les ressources de l’État ont été mobilisées pour réaliser les infrastructures nécessaires à la rentabilité du capital. Des plans sectoriels sont engagés par la monarchie au début des années 2000 dans les secteurs clés comme l’agriculture, l’industrie, la pêche maritime, le tourisme, et l’énergie, ou encore le commerce, les nouvelles technologies de l’information, la formation professionnelle, etc. Elle a également initié de grands chantiers qui englobent ports, aéroports, autoroutes, voies express, lignes de train à grande vitesse, tramway, parcs industriels, villes nouvelles, etc. Ces investissements massifs ont accentué l’endettement public qui sera supporté par la population à travers les politiques d’austérité sociale.

    Ces restructurations profondes ont ouvert de nouvelles perspectives d’accumulation à quelques centaines de familles bourgeoises connues historiquement dans le champ des affaires au Maroc (Benjelloun, Akhannouch, El Alami, Bensalah, Tazi, Chaabi, Zniber, etc) qui cherchent à s’internationaliser. Elles ont développé des stratégies partenariales entre elles et avec des multinationales sous la haute surveillance du palais qui contrôle le politique et la sphère économique. La famille royale, à travers son holding géant Société nationale d’investissement (SNI) aux ramifications tentaculaires dans un ensemble de domaines rentables, s’est engagée dans une stratégie de conquête de marchés d’Afrique subsaharienne principalement à travers trois secteurs : la finance via sa banque Attijariwafa, les énergies et mines grâce à Managem et la filiale d’énergie renouvelables Nareva et l’industrie du ciment à travers son partenariat avec le groupe international Lafarge-Holcim [4].

    Le régime marocain a opté pour une approche partielle et sélectives des réformes néolibérales. Malgré la vague des privatisations, de nombreuses grandes entreprises sont toujours contrôlées par l’État [5]. Le contrôle public est toujours maintenu dans le commerce, le transport (Chemins de fer, transport aérien et maritime), télécoms, et tourisme. Il s’est même redéployé dans les secteurs de la finance où l’actionnariat public demeure majoritaire dans 5 banques (sur un total de 19) comme c’est le cas plus particulièrement de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), le plus puissant investisseur institutionnel public, et 4 sociétés de financement (sur un total de 33) et aussi dans le BTP et la promotion immobilière [6]. Ces établissements et entreprises publiques continuent à servir de « béquilles » au grand capital local et étranger et aussi de grands leviers pour conquérir les marchés africains. Parmi les principaux Établissements et Entreprises publiques ayant entrepris des actions d’investissement avec les pays africains figurent l’Office chérifien des phosphates (OCP), l’Office national de l’eau et de l’électricité (ONEE), l’Agence marocaine d’énergie solaire (MASEN), Maroc Telecom (IAM), Compagnie d’investissements touristiques Marchica Med, l’ Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT), la Royal air Maroc (RAM), l’Office des Foires et Expositions de Casablanca (OFE), la Compagnie marocaine de plâtre et d’enduit (CMPE), l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC), Barid Al Maghrib (BAM), le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN) [7], etc.

    Les principaux secteurs de la pénétration du capitalisme marocain en Afrique

    Les techniques de l’information et de la communication

    La première société publique de télécommunications au Maroc, Maroc Telecom (ou Ittisalat Al Maghrib, IAM), a commencé sa première pénétration en Afrique en 2001 par l’acquisition de 54 % de Mauritel, l’opérateur historique des télécommunications en Mauritanie, alors qu’elle vient d’être privatisée et devenait une filiale du groupe français Vivendi. Elle a continué sa prise de participations majoritaires dans les autres opérateurs historiques au Burkina Faso en 2006, au Gabon en 2007, au Mali en 2009. En 2014, elle obtenu de son nouvel acquéreur l’émirati Etisalat (53 % du capital contre 30 % pour l’État marocain) 6 de ses filiales d’Afrique subsaharienne –Bénin, Côte d’Ivoire, Gabon, Niger, Centrafrique et Togo- regroupées sous la marque Moov [8].

    Tableau des filiales, parts du marché et abonnés mobiles de Maroc Telecom (2016)



    Les filiales africaines de Maroc Telecom ont participé en 2016 à hauteur de 43 % de son chiffre d’affaires consolidé qui est de 35 milliards de dirhams (3,5 milliards de dollars).

    Le groupe Méditel, numéro deux de la téléphonie mobile au Maroc, créée en 1999 et qui détient 32,80 % de part de marché, devient Orange Maroc à partir de juillet 2015. Le groupe français Orange détient 49 % du capital de Méditel et consolide alors sa présence en Afrique avec environ 120 millions de clients [9].

    Cette privatisation des télécommunications au Maroc au profit des groupes français a été facilité par le palais [10]. La Présidence française est intervenue auprès du Roi du Maroc pour qu’il cède la part de Vivendi à Etisalat [11]. Les deux groupes marocains Finance Com (grand groupe privé appartenant à la famille Benjelloun) et Caisse de dépôt et de gestion (banque publique aux ordres du palais) rachètent, en septembre 2009, les parts de Telefónica (Espagnol) et Portugal Telecom qui détenaient chacun 32,18 % dans Méditel. Une année après, les deux groupes cèdent 40 % de leur capital à Orange qui devient majoritaire à 49 %.

    Ces associations avec les grands groupes étrangers de télécoms permettent aux opérateurs marocains d’étendre leur présence en Afrique. Maroc Telecom revendique 30 millions d’abonnements mobiles alors que le groupe sud-africain MTN, premier opérateur continental en termes d’abonnés aux services mobiles, possède plus de 168 millions de clients et Vodafone britannique compte environ 120 millions d’abonnés sur le continent [12].

    Quant au groupe privé télécom Inwi, créée lui aussi en 1999, détenu à 69 % par le holding royal, Société nationale d’investissement (SNI) et à 31 % par le groupe télécom koweitien Zain, il vient en troisième position dans la téléphonie mobile au Maroc avec 23 % du marché. En 2017, Inwi s’associe au premier fournisseur mondial de services de télécommunications par satellites, Intelsat, pour booster le haut débit dans toutes les régions du Maroc et en Afrique de l’Ouest.

    Cette expansion des techniques de l’information et de la communication qui s’insérait dans le contexte du démantèlement du service public des télécommunications dans la majorité des pays du continent [13] ouvre la voie au capital marocain et ses partenaires étrangers. Les techniques de l’information et de la communication permettent tout particulièrement l’intégration des ménages et des petits producteurs dans le secteur financier. La téléphonie mobile accélère l’inclusion financière des populations locales menée par les banques. Alors que le taux de bancarisation est encore faible en Afrique subsaharienne (34 % des adultes disposaient d’un compte bancaire en 2014), celle-ci compte une grande proportion des adultes titulaires d’un compte d’argent mobile : 12 % contre seulement 2 % dans le monde [14].

    De nombreuses sociétés marocaines spécialisées dans les domaines de l’informatique et de la monétique entrent aussi dans la course comme la Hightech Payment Systems (HPS) qui s’est associé en 2014 avec le groupe Attijariwafa Bank pour le développement d’une plateforme monétique dédiée à la gestion de l’ensemble des filiales africaines du groupe bancaire, ou Finatech Group qui est une filiale de FinanceCom , la Société maghrébine de monétique (S2M), M2M, etc.

    Présence des entreprises marocaines par secteur



    Les banques et les assurances

    La présence des banque marocaines en Afrique remonte à la moitié des années 1980. La Banque centrale populaire contrôle depuis plus de 20 ans la Banque populaire maroco-centrafricaine et la Banque populaire maroco-guinéenne, détenues à 62,5 % et 53,9 % respectivement. Mais le mouvement d’internationalisation des banques et compagnies d’assurances s’est élargi plus particulièrement en fin des années 1990 avec l’accélération des réformes néolibérales.

    La BMCE Bank s’est implantée au Mali en 1989 avec une prise de participation de 27,38 % dans la Banque de développement du Mali. En 2004, il devient actionnaire dans le capital de la Congolaise des banques à hauteur de 25 % en 2004. La Banque a également pris le contrôle de 59,39 % de Bank Of Africa au Mali, moyennant des prises de participation successives depuis 2007.

    Le groupe Attijariwafa Bank a terminé, en 2008, son absorption de la Compagnie bancaire de l’Afrique occidentale (CBAO), la première banque historique au Sénégal. Il devient aussi majoritaire dans la Banque internationale du Mali. Il a également repris 5 filiales africaines du groupe français Crédit agricole, au Cameroun (Société camerounaise de banques, avec 65 % du capital), au Congo-Brazzaville (Crédit du Congo, 81 % en Côte d’Ivoire (Société ivoirienne de banque, 51 %), au Gabon (Union gabonaise de banques, 59 %) et au Sénégal (Crédit du Sénégal, 95 %) [15].

    Les banques marocaines sont présentes dans une trentaine de pays du continent, dans toutes les régions à l’exception de l’Afrique australe. On recense 45 filiales de banques marocaines sur le continent [16].

    Comme on peut le constater, il s’agit principalement de trois grandes banques à capital privé majoritairement marocain qui dominent le secteur financier du pays, Attijariwafa Bank (famille royale), la Banque centrale populaire (banque mutualiste) et la BMCE Bank (famille Benjelloun), qui totalisent environ deux tiers de parts de marché au Maroc. Leur total bilan réalisé en 2016 est de 1 087 milliards de dirhams (soit 107 % du PIB) avec 429 milliards de dirhams pour la première, 352 milliards de dirhams pour la seconde et 306 milliards de dirhams pour la troisième. Ces trois banques ont toutes un statut de banques universelles [17]. Elles sont aussi présentes dans des zones offshores.

    Le groupe Attijariwafa Bank est présent dans 13 pays d’Afrique. Il est le premier groupe à l’échelle du Maghreb (228 agences en Tunisie et Mauritanie), de l’Afrique de l’Ouest avec 364 agences (Sénégal, Mali, Togo, Côte d’Ivoire, Burkina, Niger et Bénin) et s’élargit en Afrique centrale avec 112 agences (Gabon, Congo et Cameroun). Elle vient d’acquérir Barclays Egypt comme un premier pas vers l’Afrique de l’Est. Attijariwafa Bank est présente en Europe, au Moyen-Orient, et au Canada et œuvre pour accompagner les exportateurs, les financiers et les spéculateurs occidentaux ayant un courant d’affaires à destination du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne. Elle répond au schéma d’organisation des grands groupes financiers internationaux pour accompagner les grandes entreprises et financer les grands projets dans les domaines de l’infrastructure (routes, chemins de fer, centrales électriques, les ports, aéroports, barrages, etc.) de l’alimentaire, l’urbanisme et l’énergie tant au Maroc qu’en Afrique subsaharienne. En invoquant le Roi du Maroc comme Chef, elle a accès aux informations et influence les décideurs et responsables publics pour la concrétisation des financements et le développement des partenariats public-privé (PPP). Attijariwafa Bank a décroché la 7e place dans le classement exclusif des 200 premières banques africaines. Ainsi en 2016, les filiales subsahariennes du groupe Attijariwafa Bank ont généré un résultat net de plus de 22 % des réalisations du groupe [18].

    Le groupe Banque centrale populaire compte 16 entités présentes dans 12 pays d’Afrique subsaharienne tels que le Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, ou le Togo. Le groupe confirme son engagement dans le secteur du microcrédit pour l’inclusion financière en Afrique subsaharienne à travers sa filiale Atlantic Microfinance for Africa [19].

    La BMCE Bank est implantée en Afrique avec près de 550 agences dans plus de 20 pays d’Afrique, en Tunisie en Afrique du Nord, dans huit pays en Afrique de l’Ouest (Mali, Sénégal, Burkina, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Niger), huit en Afrique de l’Est (Djibouti, Éthiopie, Ouganda, Kenya, Rwanda, Tanzanie, Burundi, Madagascar), en Afrique centrale (Cameroun, Congo Brazzaville, RDC-Congo). Selon les derniers résultats de l’activité de la banque, les filiales africaines pèsent désormais 41 % du résultat net du groupe [20].

    Ces trois banques continuent leur montée en puissance sur le continent et commencent à dominer le secteur bancaire africain à côté de l’Afrique du Sud, Nigéria, Togo et l’Égypte. En 2007, les banques françaises possédaient presque deux fois plus d’agences que les marocaines. Sept ans plus tard, on constate exactement l’inverse dans les zones ayant comme monnaie le franc CFA, notamment l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) [21].

    La pénétration du capital privé s’appuie également sur les banques publiques marocaines qui ont commencé leur implantation tout récemment comme la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) qui ne tient pas d’activité de banque de détail vis-à-vis du grand public. Celle-ci a multiplié les accords de partenariat avec les Caisses de dépôt africaines, les fonds d’investissement et les institutions publiques de développement locales. Elle a initié une multitude de projets au niveau du marché africain. Elle intervient en Afrique aussi dans le domaine des assurances à travers sa filiale, la Société centrale de réassurance, première compagnie de réassurance du marché marocain. Elle a ouvert un bureau à Abidjan en Côte d’Ivoire et ambitionne d’accompagner l’expansion des sociétés d’assurance marocaines en Afrique. A travers sa filiale Novec qui est une société d’ingénierie récemment installée au Gabon, la CDG intervient aujourd’hui dans différents pays d’Afrique subsaharienne (Côte d’Ivoire, Niger, Burkina Faso, Sénégal, Cameroun, Congo, etc.) dans des domaines aussi variés que le bâtiment, l’eau, les infrastructures, l’environnement et l’agriculture [22].

    Le groupe du Crédit agricole du Maroc (public) vient de lancer un programme de partenariats agricoles en Afrique à travers la signature de plusieurs mémorandums d’entente avec des banques africaines (Development Bank of Rwanda, Tanzania Agricultural Development Bank, Bank of Agriculture Limited au Nigeria…) [23].

    Le domaine des assurances est investi par les banques qui l’intègre dans leur métier [24] (« bancassurance ») et par d’autres compagnies d’assurance appartenant aux groupes de familles qui gravitent autour du palais et qui ont accumulé d’énormes liquidités pour s’internationaliser. C’est le cas de Saham Group (Elalamy) qui a acquis en 2010 le groupe Colina, un des plus importants groupes d’assurance en Afrique francophone. Déjà présent dans 19 pays du continent, le groupe a renforcé sa présence depuis 2014. Au Nigéria, Saham détient près de 40 % dans Unitrust Insurance et a pris le contrôle de Continental Reinsurance depuis 2015. Si l’on exclut l’Afrique du Sud, le groupe Saham s’impose désormais comme le premier assureur du continent [25].


    Les transports et la logistique

    Le développement des infrastructures de transport et de logistique reste principalement du ressort des établissements publics dans le transport aérien à travers la Royal Air Maroc qui assure 32 liaisons régulières entre le Maroc (depuis l’aéroport international de Casablanca) et l’Afrique, et le transport maritime à travers le nouveau port de Tanger MED qui permet une desserte régulière de 20 pays africains et assure 34 liaisons hebdomadaires en Afrique de l’Ouest et Afrique centrale. Les partenariats public-privé (PPP) permettant de financer et mettre en place des grands projets d’envergure qui augmenteront les bénéfices des groupes capitalistes. Ainsi par exemple, la banque Attijariwafa Bank est intégrée dans le partenariat pour la mise en place des programmes autoroutier et portuaire de la Côte d’Ivoire.


    L’immobilier et le BTP

    Ce sont les mêmes grands groupes qui dominent les secteurs de l’immobilier et le BTP au Maroc qui sont actuellement en pleine expansion sur le continent.

    La Société nationale d’investissement (SNI) et le groupe suisse LafargeHolcim ont décidé de lancer six nouveaux projets cimentiers en Afrique de l’ouest via leur filiale commune LafargeHolcim Maroc Afrique déjà présente dans quatre pays : Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire et Guinée.

    Le groupe Addoha, dirigé par le milliardaire Anas Sefrioui, est quant à lui déjà bien implanté en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Cameroun, au Congo, au Tchad et au Sénégal. Il possède 13 cimenteries dans 11 pays d’Afrique et une capacité de production installée de plus de 9 millions de tonnes.

    Le groupe ALLIANCES de Mohamed Alami Lazrak investit principalement en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire par exemple, il réalisera 640 logements. Il est aussi présent au Congo, ainsi qu’au Cameroun où il va construire huit centres hospitaliers régionaux, 800 logements et réhabiliter 3 centres hospitaliers universitaires. Il a signé un contrat de partenariat avec le gouvernement ivoirien pour la construction de 7 000 logements dans la capitale Abidjan. Le groupe ambitionne de conquérir le continent africain via ses deux filiales opérant dans le BTP, Somadiaz et EMT, acquises en 2009 auprès de l’entrepreneur français Fernand Diaz [26].

    Le groupe Ynna Holding (Chaâbi) est actuellement présent dans l’immobilier au niveau africain en Égypte et en Guinée équatoriale.

    Il y a aussi plusieurs groupes qui tentent de bénéficier aussi de leur part du marché comme Palmeraie développement mais aussi la Somagec et la SGTM, etc. On trouve aussi des entreprises publiques comme Marchica Med, compagnie publique marocaine d’investissements touristiques engagée dans le projet pharaonique d’aménagement de la baie de Cocody à Abidjan en Côte d’Ivoire avec une enveloppe globale de 450 millions de dollars, et Al Omrane associée elle aussi à cette conquête de l’Afrique dans le secteur de l’immobilier.


    Équipement, mines et énergie

    La société Optorg, filiale de la SNI, spécialisée dans l’équipement forestier, minier et pétrolier et de la distribution de véhicules industriels et pour particuliers est présente au Cameroun, au Tchad, au Gabon, au Congo, etc. Elle revendique aujourd’hui la position de leader dans la distribution en Afrique avec deux filiales : Tractafric Motors, distributeur automobile multimarques présent dans 25 pays africains, et Tractafric Equipement, concessionnaire de Caterpillar dans dix pays en Afrique centrale.

    La société Managem, filiale de la SNI, qui possède le monopole du secteur minier au Maroc, développe plusieurs projets miniers, au Soudan, au Gabon, en Éthiopie et en République démocratique du Congo (RDC) où elle s’est récemment associée au groupe minier chinois Wanbao Mining pour l’exploitation du gisement de Kalukundi qui recèle une réserve immense de cuivre. Elle est présente aussi au RDC à travers d’autres filiales détenant notamment des permis de cobalt, d’étain et de coltan en phase d’exploration. Elle a lancé d’autres programmes d’exploration aurifère au Burkina Faso [27].

    La filiale de la SNI dédiée à l’énergie, Nareva, s’est associée avec l’entreprise française Engie pour développer des centrales électriques dans le nord et dans l’ouest de l’Afrique à l’horizon 2020-2025.

    Les établissements publics telles que l’Office nationale d’eau et d’électricité (ONEE), l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), et l’Agence marocaine d’énergie solaire (MASEN) constituent de puissants leviers de la conquête de grands marchés dans ces secteurs en Afrique.


    Le phosphate et ses dérivés

    L’Office chérifien des phosphates (OCP), premier établissement public au Maroc avec un chiffre d’affaire de 47 milliards de dirhams en 2015, premier producteur et exportateur mondial de phosphate sous toutes ses formes, a entamé son projet d’ouverture de 14 filiales sur le continent qui seront majoritairement détenues par OCP Africa, bras armé de l’OCP pour conquérir le marché africain des engrais. Les principaux pays visés par cette opération sont : la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la République démocratique du Congo, le Bénin, le Cameroun, le Nigéria, la Tanzanie, l’Angola, la Zambie, le Zimbabwe, le Mozambique, le Kenya, le Ghana, et l’Éthiopie. L’Afrique représente aujourd’hui 25 % du chiffre d’affaires du groupe, soit sa part la plus importante, l’Amérique latine se situant en deuxième position (17 %), puis l’Europe du Sud (14 %), l’Inde (13 %), l’Amérique du Nord (12 %) et l’Europe de l’Ouest (8 %) [28].

    Le modèle d’agrobusiness marocain est donné en exemple pour promouvoir les ventes d’engrais en Afrique. Celle-ci ne représente qu’une faible proportion de la consommation mondiale d’engrais. Ce modèle permet aux agro-exportateurs de s’enrichir alors que le Maroc est devenu un importateur net de céréales et a connu plusieurs mobilisations sociales contre la cherté des denrées alimentaires. Ces fortunés contribuent aux vastes opérations d’accaparement des terres agricoles africaines menées par des groupes capitalistes chinois, indiens, européens et des monarchies du Golfe. Le cas de Sefrioui, qui obtenu une superficie de 10 000 hectares au Sénégal, et qui s’apprête à devenir producteur de riz dans ce pays et en Côte d’Ivoire, est dénoncé par les organisations de la société civile sénégalaise.


    L’agroalimentaire et la distribution

    Le groupe Cosumar, unique sucrier du Maroc, issu de la privatisation des quatre sucreries publiques en 2005 au profit de la SNI qui en a cédé un bloc d’actions au profit de Wilmar International, premier groupe agroalimentaire asiatique, et d’un large nombre d’investisseurs institutionnels, ambitionne de se développer en Afrique. Celle-ci représente un déficit en matière de sucre de 6 millions de tonnes par an. Cosumar a, par exemple, été choisi par le gouvernement du Cameroun pour reprendre le développement du complexe agro-industriel sucrier entre Batouri et Bertoua, à l’est du pays.

    La chaîne de supermarché Marjane, filiale de la SNI qui en détient 39,5 % du capital, s’apprête à s’implanter en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Gabon, au Mali et en Tunisie.

    Le holding Sanam, dirigée par Saïd Alj, s’introduit dans l’agro-alimentaire à travers sa filiale Unimer, spécialisée dans la conserverie des produits de la mer qu’il exporte vers plusieurs pays du continent africain : Sénégal, Guinée, Togo, Bénin, Niger, Nigéria, RD Congo et Afrique du Sud. Il compte investir 240 millions de dirhams en Mauritanie pour l’implantation d’un complexe industriel intégré de transformation et de valorisation du poisson pélagique pêché sur place.


    L’industrie pharmaceutique

    Le groupe Cooper Pharma dispose déjà d’une importante présence commerciale dans environ une vingtaine de pays africains et en particulier dans les pays suivants : Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Bénin, Togo et Gabon. Il a annoncé récemment la construction d’une unité pharmaceutique en Côte d’Ivoire et une autre au Rwanda.

    Le groupe Sothema possède une filiale à Dakar qui produits des médicaments génériques destinés à soigner les pandémies les plus répandues de la région (paludisme, diarrhées chroniques, choléra) et vise l’ensemble des 8 pays de la zone UEMOA et plus largement les pays d’Afrique francophone.

    Actionnariat de la SNI : les parts de Mohammed VI et de la famille royale



    Les tournées royales en Afrique pour booster les affaires
    Les tournées royales africaines, désormais annuelles depuis 2013, dans plusieurs pays subsahariens, constituent des occasions pour booster les affaires et décrocher des contrats fructueux. Lors de ses visites, le Roi est accompagné d’hommes d’affaires bien choisis, soit en leur qualité de conseillers, de ministres, de responsables d’établissements publics ou d’entrepreneurs. Lors de sa tournée stratégique de fin 2016 en Afrique de l’Est (Rwanda, Tanzanie et Éthiopie), on trouve dans la liste non exhaustive des businessmen, la présidente de la Confédération générale des entreprises marocaines (Miriem Bensaleh Chaqroun), le PDG de la SNI (Hassan Ouriagli), les PDG de BMCE Bank of Africa (Othman Benjelloun) d’Attijariwafa Bank (Mohamed El Kettani), de la Banque Populaire (Mohamed Benchaaboun) et du Crédit Agricole Maroc (Tariq Sijilmassi) ainsi que Saïd Ibrahimi, directeur général de Casablanca Finance City Authority (CFCA). Les représentants du secteur de l’énergie Ahmed Nakkouch, PDG de Nareva, ainsi que le directeur général de Masen, Mustapha Bakkoury. Le PDG de l’OCP, Mustapha Terrab, le PDG de Holmarcom, Mohammed Hassan Bensalah ainsi que le PDG de Sanam, Saïd Alj, le directeur du pôle développement d’Akwa Group (Akhannouch), Majid El Yacoubi. Le secteur du tourisme représenté par Abderrafie Zouiten, directeur général de l’Office national marocain du tourisme (ONMT) et celui de l’immobilier représenté par Hicham Berrada Sounni, PDG de Palmeraie Développement [29], etc. Le roi a effectué une autre tournée en début de 2017 en République du Soudan du Sud, au Ghana, en Zambie, en Guinée et en Côte d’Ivoire. Le total des accords signés à la fin de ces deux tournées s’élève à 140 englobant des domaines très variés dans 9 pays [30] : Rwanda (19), Tanzanie (22), Sénégal (4), Éthiopie (7), Madagascar (22), Zambie (19), Ghana (25), Guinée (8), Côte d’Ivoire (14 nouvelles conventions).

    En une décennie (2005-2015), près de 3 200 accords et conventions bilatérales entre le Maroc et des États africains ont été signés et sont entrés en vigueur. Une quarantaine de commissions mixtes ont été mises en place au cours de la même période [31].

    Petites et moyennes entreprises (PME) écartées

    On voit bien que la cartographie des entreprises marocaines présentes en Afrique est dominée par un cercle restreint de prédateurs « champions » qui ne laissent que très peu de place pour les petites et moyennes entreprises (PME) dans cette conquête des marchés africains. Pas plus de 150 PME y sont aujourd’hui présentes (toutes natures de présence juridique confondues) [32], alors qu’elles représentent un poids très important dans le tissu économique (plus de 90 % du tissu productif marocain). Elles sont les plus touchées par les réformes néolibérales qui ont augmenté leurs difficultés d’accès aux moyens de production et souffrent de l’ouverture des frontières (les accords de libre-échange) aux multinationales qui inondent le marché local par des produits subventionnés, mais aussi de l’hégémonie du « système de patronage » et « réseaux clientélistes » du palais.

    Des programmes sociaux en trompe l’œil

    Pour atténuer le caractère agressif des investissements capitalistes dans un continent dominé par la pauvreté, ces visites royales comprennent aussi des volets sociaux. L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) s’exporte aussi en Afrique subsaharienne avec une couverture médiatique massive. C’est une initiative royale qui consiste à mettre en place des programmes de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, la mise à disposition dans certains pays amis d’hôpitaux, la construction de villages de pêche et la mise à niveau du secteur de la pêche artisanale, la construction de logements économiques, etc. Les associations de la société civile intéressées par les gains financiers sont sollicitées pour accompagner ces programmes et les justifier. Les maigres résultats obtenus au Maroc témoignent du caractère en trompe l’œil de ces mesures. Une décennie de l’INDH n’avait pas réussi à sortir 12 millions de marocains de « déficits flagrants » touchant leurs conditions de vie les plus élémentaires : revenu, santé, éducation, hygiène, transport, etc. Le Maroc est alors relégué au 126e rang sur 188 pays, soit au bas de l’échelle des pays à niveau de développement humain moyen [33]. Comme au Maroc, ces programmes « d’insertion » visent plutôt à approcher les catégories sociales les plus vulnérables pour les mettre à la disposition du grand capital à travers la bancarisation (microcrédit [34]) et les microprojets. Ce dernier cherche à accumuler des bénéfices sur le dos des pauvres, qui, s’ils n’ont pas beaucoup d’argent, sont en revanche très nombreux.

    Processus d’internationalisation à faible impact

    Le processus d’internationalisation du capitalisme marocain entamée depuis les années 2000 évolue lentement. Il reflète les faiblesses du modèle de développement dépendant déjà éprouvés sur le territoire marocain. Il n’a pas encore de gros impacts sur les échanges commerciaux et des flux d’investissement du Maroc avec le continent africain qui restent encore très faibles. Le montant global des échanges entre le Maroc et le continent africain se situe en 2014 à 37,5 milliards de dirham ne représentant que 6,4 % (et à peine 2,5 % pour l’Afrique subsaharienne) de l’ensemble des échanges commerciaux du Maroc, contre 63,5 % pour l’Europe, 18 % pour l’Asie et 10,9 % pour l’Amérique [35]. Les produits exportés par le Maroc vers l’Afrique sont dominés par les trois premiers produits qui sont les engrais naturels et chimiques, avec une part de 12,5 % en 2014, suivie de préparations et conserves de poissons et crustacés (11,7 %) et voitures de tourisme (6,3 %). Par ailleurs, le Maroc importe de l’Afrique principalement le gaz de pétrole et autres hydrocarbures, avec une part de 52,7 % en 2014, suivis de tourteaux et autres résidus des industries alimentaires (4,7 %), utilisés surtout dans l’alimentation animale et coke (charbon) et combustibles solides similaires (3,4 %).

    Le flux d’investissements directs marocains en Afrique subsaharienne ont atteint entre 2008 et 2016 une valeur de 20,6 milliards de dirhams, soit 92 % de ceux destinés vers l’Afrique et 52 % des flux sortants globaux, contre 33 % vers l’Europe, 6 % vers le Moyen Orient et 4 % aussi bien vers les États-Unis que vers l’Afrique du Nord [36]. Pour les IDE entrant au Maroc, l’Union européenne demeure le premier partenaire du pays, avec une part de 60 % des IDE totaux investis sur la période 2008 – 2015 suivie des Émirats arabes unis avec 13 %.

    Les grands investissements au Maroc comme en Afrique restent encore principalement adossés par l’État à travers le secteur public. La part publique (Budget de l’État, Établissements publics et collectivités locales) a atteint presque 65 % du taux moyen de la formation brute de capital fixe [37] au Maroc entre 2010 et 2015 [38]. La nature despotique du régime politique marocain fait que ces investissements publics sont plutôt des « Éléphants blancs » au profit de capitalistes parasitaires locaux et étrangers avec un faible impact sur la croissance et l’emploi. Ils ne produisent pas non plus les ressources nécessaires au remboursement des emprunts publics externes qu’ils génèrent. A fin 2016, l’encours de la dette extérieure publique s’est établi à 312,5 milliards de dirhams (30,9 milliards USD) représentant 30,8 % du PIB. L’encours de la dette extérieure des Établissements et Entreprises publiques s’élève à 168,8 milliards de dirhams, soit 54 % du total de la dette externe publique et 16,7 % du PIB [39]. C’est bien entendu les couches populaires qui paieront la facture.

    Maroc plate-forme pour les conquêtes néocoloniales de l’Afrique

    Le Maroc se targue de sa situation au carrefour des marchés intercontinentaux et ambitionne de s’ériger en hub régional tourné vers l’Afrique. Il s’efforce de devenir une plate-forme pour contribuer, sous couvert de coopération tripartite ou triangulaire, à la conquête néocoloniale des pays du continent et le pillage de leurs ressources. Sa contribution consiste à développer les infrastructures et les connexions terrestres, maritimes et aériennes entre le Maroc et les pays d’Afrique pour faciliter les échanges commerciaux. Il doit également faciliter le financement des projets locaux en Afrique par des bailleurs internationaux et accompagner leurs réalisations par des formations de compétences. C’est dans cet objectif que s’insère la mise en place de la plate-forme financière, Casablanca Finance City (CFC), qui prétend drainer des capitaux étrangers et lever des fonds prêts à être réinvestis sur le continent africain. Le Maroc a mis en place aussi de zones franches et de plateformes industrielles intégrées (dédiés à l’offshoring, l’aéronautique, l’automobile…), d’agropoles, d’haliopoles, etc. Le Maroc se vante des différents les accords de libre-échange, qu’il a signé avec les puissances occidentales (Union européenne et USA) et les pays méditerranéens, et les présente comme une opportunité pour accéder à un marché de plus de 1 milliard de consommateurs. Il importe alors d’accélérer l’adaptation du cadre juridique et réglementaire régissant ses relations commerciales et d’investissement avec les pays africains en vue de réduire au maximum des obstacles tarifaires et non tarifaires, stimuler les négociations pour la conclusion d’accords préférentiels et de libre-échange avec des groupements régionaux africains, tels que l’UEMOA (Union économique et monétaire des États de l’Afrique de l’Ouest), la CEMAC (Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique centrale) et la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). C’est dans cet objectif qu’il a demandé, en février 2017, l’adhésion à la CEDAO, juste un mois après avoir adhéré à l’Union africaine (UA). Il vise aussi à renforcer sa position quant à la question du Sahara.



    Le concours des Institutions économiques internationales

    Les bases de cette conquête néocoloniale de l’Afrique sont déterminées par les Institutions financières internationales. Elles coordonnent l’offensive néolibérale et la mondialisation capitaliste en faveur des multinationales. Elles permettent l’hégémonie des marchés financiers et la généralisation de la spéculation. Elles entretiennent le système dette comme instrument de transfert des ressources depuis les pays du Sud vers les capitalistes du Nord. Elles soutiennent les régimes politiques autoritaires et l’intervention militaire des grandes puissances.

    Le Maroc est un très bon élève de ces Institutions. L’enrichissement d’une minorité de capitalistes qui s’internationalisent en Afrique s’insèrent parfaitement dans la logique de leurs politiques. La Banque mondiale, le Fond monétaire international, la Banque africaine de développement, l’Organisation mondiale du commerce, et l’impérialisme (français, chinois…) sont bien les instruments de néo-colonisation de l’Afrique. Ils s’appuient sur des chefs États despotiques.

    Panafricanisme pour recouvrer notre souveraineté

    Le vrai développement de nos pays en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne ne sera pas l’œuvre de nos régimes qui accaparent nos richesses, nous endettent et approfondissent notre dépendance envers les métropoles impérialistes. Ce sont les couches populaires, les salarié-e-s et les petits producteurs qui devront se mobiliser pour décider démocratiquement de leur modèle de développement alternatif. Nous devons dénoncer et combattre les conquêtes néocoloniales que mènent les multinationales et les grands capitalistes locaux sous couvert de coopération et de développement de l’Afrique. Nous devons poursuivre le combat de Thomas Sankara pour annuler les dettes illégitimes et mettre fin au système dette qui écrase nos peuples. Il est plus que jamais nécessaire de développer des solidarités et des synergies entre nos différentes mouvements de lutte dans nos pays et échanger nos expériences. Face à l’union des Chefs d’États mandataires de l’impérialisme dans l’Union africaine, Union du Maghreb arabe, ou la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, etc. nous devons conjuguer nos efforts pour reconstruire le panafricanisme sur une base radicale, combative et internationaliste. Ce qui nous permettra de recouvrer notre souveraineté politique, économique, alimentaire, et environnementale.

    17 novembre 2017
    Omar Aziki
    ATTAC CADTM Maroc

    Notes :


    PS : Les deux cartes de l’Afrique proviennent de l’hebdomadaire Telquel et de la Banque africaine de développement (BAD) et sont utiles pour illustrer le contenu de cet article. A ce titre, nous précisons que pour le CADTM, le Maroc et le Sahara occidental sont deux entités distinctes. Le Sahara occidental est illégalement occupé par la monarchie marocaine depuis 1975.

    [1] – Déclaration du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale le 08 juin 2017. http://www.leseco.ma/maroc/58061-pres-de-1000-entreprises-marocaines-en-afrique.html

    [2] – Office des changes. Échanges Maroc-Afrique subsaharienne. 2017. www.oc.gov.ma

    [3] – Najib Akesbi. Économie politique et politiques économiques au Maroc. Revue Marocaine des sciences politiques et sociales. Avril 2017.

    [4] – M. Oubenal et A. Zeroual. Les transformations de la structure financière du capitalisme marocain. Revue Marocaine des sciences politiques et sociales. Avril 2017.

    [5] – M.S. Saâdi. Réformes néolibérales, groupes d’affaires et développement au Maroc. Revue Marocaine des sciences politiques et sociales. Avril 2017.

    [6] – M. Oubenal et A. Zeroual. Op. cit.

    [7] – https://www.finances.gov.ma/Docs/2015/DAAG/almaliya58.pdf

    [8] – www.iam.ma/

    [9] – 1 africain sur 10 est un client Orange. 2016 https://www.orange.com/fr/Groupe/Orange-dans-le-monde

    [10] – Béatrice Hibou et Mohamed Tozy. De la friture sur la ligne des réformes. La libéralisation des télécommunications au Maroc. 2002. https://spire.sciencespo.fr/hdl :/2441/1d1vlhp8p7t3k7k974kr28oa1/resources/ci14p91-118.pdf

    [11] – « L’Élysée est intervenu auprès de Vivendi, soutenue par le roi Mohammed VI, pour qu’il ne cède pas Maroc Telecom à la société qatari Ooredoo, jusqu’ici la mieux placée, soupçonnée de collusions avec les fondamentalistes musulmans du Nord-Mali. Vu que cette filiale du groupe français contrôlait les principaux opérateurs du Sahel, elle revêtait semble-t-il une grande importance pour le renseignement militaire, investi dans l’opération Serval. Il se trouve que cette démarche a vraisemblablement porté ses fruits, puisque c’est finalement le groupe émirati Etisalat qui a emporté le morceau ». Jean Batou. Redéploiement de l’impérialisme français et sidération humanitaire de la gauche.2014. https://www.legrandsoir.info/afrique-redeploiement-de-l-imperialisme-francais-et-sideration-humanitaire-de-la-gauche.html

    [12] – Télécoms : Qui aura le dernier mot en Afrique ? octobre 2017. http://www.leseco.ma/les-cahiers-des-eco/afrique/61068-telecoms-qui-aura-le-dernier-mot-en-afrique.html

    [13] – TIC et développement en Afrique : approche critique d’initiatives et enjeux. https://rfsic.revues.org/939

    [14] – http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2015/04/15/massive-drop-in-number-of-unbanked-says-new-report

    [15] – https://www.finances.gov.ma/Docs/2015/DAAG/almaliya58.pdf

    [16] – http://fr.le360.ma/economie/maroc-afrique-banques-et-compagnies-dassurance-une-presence-dans-32-pays-africains-94249

    [17] – La banque universelle, appelée également « banque à tout faire » ou « banque généraliste » représente un grand ensemble financier regroupant et exerçant les différents métiers de la banque de détail, de la banque de financement et d’investissement, de la gestion d’actifs, tout en jouant également le rôle d’assureur (on parle ici de « bancassurance »). Cet ensemble intervient sur le territoire national mais également à l’étranger avec ses filiales. Le principal danger de ce modèle bancaire consiste à faire supporter les pertes des activités risquées de banque de financement et d’investissement par la banque de dépôt et mettre ainsi en péril les avoirs des petits épargnants. Éric Toussant. Bancocratie. P53.

    [18] – www.attijariwafabank.com

    [19] – http://www.gbp.ma

    [20] – www.bmcebank.ma/

    [21] – http://fr.le360.ma/economie/les-banques-marocaines-detronent-les-francaises-en-afrique-30137

    [22] – www.cdg.ma

    [23] – https://www.creditagricole.ma

    [24] – Wafa Assurance du groupe Attijariwafa bank (Royal) et RMA Watanya de la holding FinanceCom (Benjelloun).

    [25] – www.sahamassurance.ma

    [26] – http://www.alliances.co.ma/

    [27] – www.managemgroup.com/

    [28] – www.ocpgroup.ma

    [29] – http://telquel.ma/2016/10/17/tournee-africaine-de-mohammed-vi-voici-les-patrons-qui-feront-partie-du-voyage_1519481

    [30] – Voir liste des pays visités, dates et contenus des accords sur le lien https://www.medias24.com/MAROC/NATION/174944-La-liste-des-accords-signes-devant-le-Roi-Mohammed-VI-dans-8-pays-africains-et-qui-seront-audites.html

    [31] – Institut Amadeus. Le Maroc en Afrique : La Voie Royale. 2015. www.institutamadeus.com

    [32] – Les PME marocaines peinent à investir en Afrique. http://lavieeco.com/news/economie/les-pme-marocaines-peinent-a-investir-en-afrique.html

    [33] – Najib Akesbi. op. cit.

    [34] – ATTAC CADTM Maroc. Le système de microcrédit au Maroc : des pauvres financent des riches. 2017

    [35] – Office de change. Commerce extérieur du Maroc. Edition provisoire 2014. www.oc.gov.ma

    [36] – Projet de loi de finances 2018. Rapport économique et financier. www.finances.gov.ma

    [37] – Formation brute de capital fixe, FBCF, est l’agrégat qui mesure, en comptabilité nationale, l’investissement (acquisition de biens de production) en capital fixe des différents agents économiques résidents.

    [38] – Najib Akesbi, op. cit.

    [39] – Projet de loi de finances 2018. Rapport sur la dette publique. www.finances.gov.ma

    Auteur.e

    Omar Aziki est membre du secrétariat national d’ATTAC CADTM Maroc et du secrétariat international partagé du CADTM.

    19 novembre 2017 par Omar Aziki


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    Saisissez le titre

    Ain Beni Mathar, Maroc

    De grands groupes capitalistes marocains ont entamé un processus d’internationalisation plus particulièrement depuis le début des années 2000 en vue de dépasser l’étroitesse du marché local tout en édifiant des partenariats multidimensionnels avec des multinationales qui ont accru elles aussi leur présence dans plusieurs secteurs de l’économie marocaine. La conquête des ressources africaines est alors devenue un de leurs objectifs primordiaux. Plus de 1000 entreprises marocaines opèrent actuellement en Afrique et y ont investi environ 2,2 milliards de dollars [1].

    Les investissements directs étrangers (IDE) marocains en Afrique
    Les investissements directs marocains à l’étranger restent globalement faibles. Leur flux total sur la période 2008-2015 est d’environ 33 milliards de dirhams (1 € = environ 10 dirhams). La majorité des investissements directs marocains est destinée à l’Afrique (57 % du total avec 19 milliards sur la même période), en particulier à l’Afrique subsaharienne (plus de 17 milliards). La Côte d’Ivoire est le premier pays récepteur du stock d’investissements marocains en Afrique subsaharienne en 2015 avec 4,8 milliards de dirhams. Elle est suivie du Mali avec un encours de 4,2 milliards de dirhams, du Bénin (1,6 milliard de dirhams) et du Gabon (1,4 milliard de dirhams). Par secteurs, les IDE du Maroc en Afrique subsaharienne sont plus marqués dans le secteur bancaire qui représente 40,3 % du total du stock sur la période 2010-2015, suivi du secteur des télécommunications (34,4 %), des assurances (13 %) et de l’industrie (5,6 %) [2]. Ces investissements restent dominés par un cercle restreint de grands groupes capitalistes qui ont accumulé d’énormes fortunes et à leur tête la famille royale.

    Dans ce texte, nous allons essayer de donner une vue générale sur ces investissements qui constituent les leviers de la pénétration du capitalisme marocain en Afrique et les grands groupes locaux et leurs partenaires étrangers qui en tirent profit. Mais d’abord, nous allons voir brièvement comment la concentration et la centralisation de ces fortunes ont été déterminées par les politiques néolibérales prônées par les institutions économiques internationales et appliquées graduellement et habilement par le régime.

    Les politiques néolibérales renforcent la concentration, la centralisation et l’internationalisation du capital
    Les restructurations néolibérales dictées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international depuis les années 1980, à la suite de la crise de la dette publique, ont renforcé la concentration des richesses sociales entre les mains de grands capitalistes locaux et des entreprises étrangères partenaires, et leur centralisation par d’importantes opérations de fusions-acquisitions. La monarchie qui concentre le pouvoir politique en contrôlant l’appareil répressif de l’État (armée et police), les institutions exécutives (gouvernement) et législatives (parlement) et les Établissements et Entreprises publiques, dirige le rythme d’application de ces politiques pour étendre sa mainmise sur les secteurs rentables de l’économie et élargir ses réseaux de « compérage » tout en essayant d’assurer la stabilité sociale du pays. Ceci d’autant plus qu’elle bénéficie du soutien de l’impérialisme européen et états-unien qui lui permet de gérer les diktats des institutions économiques internationales de façon à ne pas attiser les luttes sociales. Lors des mobilisations populaires inédites déclenchées en février 2011 au Maroc, dans le contexte des révolutions et soulèvements dans la région arabe, le pouvoir a ajourné le démantèlement de la caisse de compensation et la réforme des retraites et a augmenté les salaires dans la fonction publique alors que le déficit budgétaire était très alarmant.

    Les grandes réformes libérales ont commencé avec le programme d’ajustement structurel (PAS) qui a initié tout un processus de désengagement graduel de l’État et de déréglementation en faveur de l’entreprise privée [3] et au détriment des salarié-e-s, petits producteurs et autres couches populaires. Ainsi, les privatisations des entreprises publiques et des services publics se sont concrétisées par des cessions, ou ententes directes, à des groupes privilégiés, locaux et étrangers. La libéralisation des échanges extérieurs qui s’est accélérée avec l’adhésion du Maroc à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995 a engendré une panoplie d’accords de libre-échange déficitaires pour l’économie nationale mais qui ont bénéficié aux grands groupes exportateurs et importateurs. Les ressources de l’État ont été mobilisées pour réaliser les infrastructures nécessaires à la rentabilité du capital. Des plans sectoriels sont engagés par la monarchie au début des années 2000 dans les secteurs clés comme l’agriculture, l’industrie, la pêche maritime, le tourisme, et l’énergie, ou encore le commerce, les nouvelles technologies de l’information, la formation professionnelle, etc. Elle a également initié de grands chantiers qui englobent ports, aéroports, autoroutes, voies express, lignes de train à grande vitesse, tramway, parcs industriels, villes nouvelles, etc. Ces investissements massifs ont accentué l’endettement public qui sera supporté par la population à travers les politiques d’austérité sociale.

    Ces restructurations profondes ont ouvert de nouvelles perspectives d’accumulation à quelques centaines de familles bourgeoises connues historiquement dans le champ des affaires au Maroc (Benjelloun, Akhannouch, El Alami, Bensalah, Tazi, Chaabi, Zniber, etc) qui cherchent à s’internationaliser. Elles ont développé des stratégies partenariales entre elles et avec des multinationales sous la haute surveillance du palais qui contrôle le politique et la sphère économique. La famille royale, à travers son holding géant Société nationale d’investissement (SNI) aux ramifications tentaculaires dans un ensemble de domaines rentables, s’est engagée dans une stratégie de conquête de marchés d’Afrique subsaharienne principalement à travers trois secteurs : la finance via sa banque Attijariwafa, les énergies et mines grâce à Managem et la filiale d’énergie renouvelables Nareva et l’industrie du ciment à travers son partenariat avec le groupe international Lafarge-Holcim [4].

    Le régime marocain a opté pour une approche partielle et sélectives des réformes néolibérales. Malgré la vague des privatisations, de nombreuses grandes entreprises sont toujours contrôlées par l’État [5]. Le contrôle public est toujours maintenu dans le commerce, le transport (Chemins de fer, transport aérien et maritime), télécoms, et tourisme. Il s’est même redéployé dans les secteurs de la finance où l’actionnariat public demeure majoritaire dans 5 banques (sur un total de 19) comme c’est le cas plus particulièrement de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), le plus puissant investisseur institutionnel public, et 4 sociétés de financement (sur un total de 33) et aussi dans le BTP et la promotion immobilière [6]. Ces établissements et entreprises publiques continuent à servir de « béquilles » au grand capital local et étranger et aussi de grands leviers pour conquérir les marchés africains. Parmi les principaux Établissements et Entreprises publiques ayant entrepris des actions d’investissement avec les pays africains figurent l’Office chérifien des phosphates (OCP), l’Office national de l’eau et de l’électricité (ONEE), l’Agence marocaine d’énergie solaire (MASEN), Maroc Telecom (IAM), Compagnie d’investissements touristiques Marchica Med, l’ Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT), la Royal air Maroc (RAM), l’Office des Foires et Expositions de Casablanca (OFE), la Compagnie marocaine de plâtre et d’enduit (CMPE), l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC), Barid Al Maghrib (BAM), le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN) [7], etc.

    Les principaux secteurs de la pénétration du capitalisme marocain en Afrique
    Les techniques de l’information et de la communication

    La première société publique de télécommunications au Maroc, Maroc Telecom (ou Ittisalat Al Maghrib, IAM), a commencé sa première pénétration en Afrique en 2001 par l’acquisition de 54 % de Mauritel, l’opérateur historique des télécommunications en Mauritanie, alors qu’elle vient d’être privatisée et devenait une filiale du groupe français Vivendi. Elle a continué sa prise de participations majoritaires dans les autres opérateurs historiques au Burkina Faso en 2006, au Gabon en 2007, au Mali en 2009. En 2014, elle obtenu de son nouvel acquéreur l’émirati Etisalat (53 % du capital contre 30 % pour l’État marocain) 6 de ses filiales d’Afrique subsaharienne –Bénin, Côte d’Ivoire, Gabon, Niger, Centrafrique et Togo- regroupées sous la marque Moov [8].

    

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    Les filiales africaines de Maroc Telecom ont participé en 2016 à hauteur de 43 % de son chiffre d’affaires consolidé qui est de 35 milliards de dirhams (3,5 milliards de dollars).

    Le groupe Méditel, numéro deux de la téléphonie mobile au Maroc, créée en 1999 et qui détient 32,80 % de part de marché, devient Orange Maroc à partir de juillet 2015. Le groupe français Orange détient 49 % du capital de Méditel et consolide alors sa présence en Afrique avec environ 120 millions de clients [9].

    Cette privatisation des télécommunications au Maroc au profit des groupes français a été facilité par le palais [10]. La Présidence française est intervenue auprès du Roi du Maroc pour qu’il cède la part de Vivendi à Etisalat [11]. Les deux groupes marocains Finance Com (grand groupe privé appartenant à la famille Benjelloun) et Caisse de dépôt et de gestion (banque publique aux ordres du palais) rachètent, en septembre 2009, les parts de Telefónica (Espagnol) et Portugal Telecom qui détenaient chacun 32,18 % dans Méditel. Une année après, les deux groupes cèdent 40 % de leur capital à Orange qui devient majoritaire à 49 %.

    Ces associations avec les grands groupes étrangers de télécoms permettent aux opérateurs marocains d’étendre leur présence en Afrique. Maroc Telecom revendique 30 millions d’abonnements mobiles alors que le groupe sud-africain MTN, premier opérateur continental en termes d’abonnés aux services mobiles, possède plus de 168 millions de clients et Vodafone britannique compte environ 120 millions d’abonnés sur le continent [12].

    Quant au groupe privé télécom Inwi, créée lui aussi en 1999, détenu à 69 % par le holding royal, Société nationale d’investissement (SNI) et à 31 % par le groupe télécom koweitien Zain, il vient en troisième position dans la téléphonie mobile au Maroc avec 23 % du marché. En 2017, Inwi s’associe au premier fournisseur mondial de services de télécommunications par satellites, Intelsat, pour booster le haut débit dans toutes les régions du Maroc et en Afrique de l’Ouest.

    Cette expansion des techniques de l’information et de la communication qui s’insérait dans le contexte du démantèlement du service public des télécommunications dans la majorité des pays du continent [13] ouvre la voie au capital marocain et ses partenaires étrangers. Les techniques de l’information et de la communication permettent tout particulièrement l’intégration des ménages et des petits producteurs dans le secteur financier. La téléphonie mobile accélère l’inclusion financière des populations locales menée par les banques. Alors que le taux de bancarisation est encore faible en Afrique subsaharienne (34 % des adultes disposaient d’un compte bancaire en 2014), celle-ci compte une grande proportion des adultes titulaires d’un compte d’argent mobile : 12 % contre seulement 2 % dans le monde [14].

    De nombreuses sociétés marocaines spécialisées dans les domaines de l’informatique et de la monétique entrent aussi dans la course comme la Hightech Payment Systems (HPS) qui s’est associé en 2014 avec le groupe Attijariwafa Bank pour le développement d’une plateforme monétique dédiée à la gestion de l’ensemble des filiales africaines du groupe bancaire, ou Finatech Group qui est une filiale de FinanceCom , la Société maghrébine de monétique (S2M), M2M, etc.

    

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    Les banques et les assurances

    La présence des banque marocaines en Afrique remonte à la moitié des années 1980. La Banque centrale populaire contrôle depuis plus de 20 ans la Banque populaire maroco-centrafricaine et la Banque populaire maroco-guinéenne, détenues à 62,5 % et 53,9 % respectivement. Mais le mouvement d’internationalisation des banques et compagnies d’assurances s’est élargi plus particulièrement en fin des années 1990 avec l’accélération des réformes néolibérales.

    La BMCE Bank s’est implantée au Mali en 1989 avec une prise de participation de 27,38 % dans la Banque de développement du Mali. En 2004, il devient actionnaire dans le capital de la Congolaise des banques à hauteur de 25 % en 2004. La Banque a également pris le contrôle de 59,39 % de Bank Of Africa au Mali, moyennant des prises de participation successives depuis 2007.

    Le groupe Attijariwafa Bank a terminé, en 2008, son absorption de la Compagnie bancaire de l’Afrique occidentale (CBAO), la première banque historique au Sénégal. Il devient aussi majoritaire dans la Banque internationale du Mali. Il a également repris 5 filiales africaines du groupe français Crédit agricole, au Cameroun (Société camerounaise de banques, avec 65 % du capital), au Congo-Brazzaville (Crédit du Congo, 81 % en Côte d’Ivoire (Société ivoirienne de banque, 51 %), au Gabon (Union gabonaise de banques, 59 %) et au Sénégal (Crédit du Sénégal, 95 %) [15].

    Les banques marocaines sont présentes dans une trentaine de pays du continent, dans toutes les régions à l’exception de l’Afrique australe. On recense 45 filiales de banques marocaines sur le continent [16].

    Comme on peut le constater, il s’agit principalement de trois grandes banques à capital privé majoritairement marocain qui dominent le secteur financier du pays, Attijariwafa Bank (famille royale), la Banque centrale populaire (banque mutualiste) et la BMCE Bank (famille Benjelloun), qui totalisent environ deux tiers de parts de marché au Maroc. Leur total bilan réalisé en 2016 est de 1 087 milliards de dirhams (soit 107 % du PIB) avec 429 milliards de dirhams pour la première, 352 milliards de dirhams pour la seconde et 306 milliards de dirhams pour la troisième. Ces trois banques ont toutes un statut de banques universelles [17]. Elles sont aussi présentes dans des zones offshores.

    Le groupe Attijariwafa Bank est présent dans 13 pays d’Afrique. Il est le premier groupe à l’échelle du Maghreb (228 agences en Tunisie et Mauritanie), de l’Afrique de l’Ouest avec 364 agences (Sénégal, Mali, Togo, Côte d’Ivoire, Burkina, Niger et Bénin) et s’élargit en Afrique centrale avec 112 agences (Gabon, Congo et Cameroun). Elle vient d’acquérir Barclays Egypt comme un premier pas vers l’Afrique de l’Est. Attijariwafa Bank est présente en Europe, au Moyen-Orient, et au Canada et œuvre pour accompagner les exportateurs, les financiers et les spéculateurs occidentaux ayant un courant d’affaires à destination du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne. Elle répond au schéma d’organisation des grands groupes financiers internationaux pour accompagner les grandes entreprises et financer les grands projets dans les domaines de l’infrastructure (routes, chemins de fer, centrales électriques, les ports, aéroports, barrages, etc.) de l’alimentaire, l’urbanisme et l’énergie tant au Maroc qu’en Afrique subsaharienne. En invoquant le Roi du Maroc comme Chef, elle a accès aux informations et influence les décideurs et responsables publics pour la concrétisation des financements et le développement des partenariats public-privé (PPP). Attijariwafa Bank a décroché la 7e place dans le classement exclusif des 200 premières banques africaines. Ainsi en 2016, les filiales subsahariennes du groupe Attijariwafa Bank ont généré un résultat net de plus de 22 % des réalisations du groupe [18].

    Le groupe Banque centrale populaire compte 16 entités présentes dans 12 pays d’Afrique subsaharienne tels que le Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, ou le Togo. Le groupe confirme son engagement dans le secteur du microcrédit pour l’inclusion financière en Afrique subsaharienne à travers sa filiale Atlantic Microfinance for Africa [19].

    La BMCE Bank est implantée en Afrique avec près de 550 agences dans plus de 20 pays d’Afrique, en Tunisie en Afrique du Nord, dans huit pays en Afrique de l’Ouest (Mali, Sénégal, Burkina, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Niger), huit en Afrique de l’Est (Djibouti, Éthiopie, Ouganda, Kenya, Rwanda, Tanzanie, Burundi, Madagascar), en Afrique centrale (Cameroun, Congo Brazzaville, RDC-Congo). Selon les derniers résultats de l’activité de la banque, les filiales africaines pèsent désormais 41 % du résultat net du groupe [20].

    Ces trois banques continuent leur montée en puissance sur le continent et commencent à dominer le secteur bancaire africain à côté de l’Afrique du Sud, Nigéria, Togo et l’Égypte. En 2007, les banques françaises possédaient presque deux fois plus d’agences que les marocaines. Sept ans plus tard, on constate exactement l’inverse dans les zones ayant comme monnaie le franc CFA, notamment l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) [21].

    La pénétration du capital privé s’appuie également sur les banques publiques marocaines qui ont commencé leur implantation tout récemment comme la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) qui ne tient pas d’activité de banque de détail vis-à-vis du grand public. Celle-ci a multiplié les accords de partenariat avec les Caisses de dépôt africaines, les fonds d’investissement et les institutions publiques de développement locales. Elle a initié une multitude de projets au niveau du marché africain. Elle intervient en Afrique aussi dans le domaine des assurances à travers sa filiale, la Société centrale de réassurance, première compagnie de réassurance du marché marocain. Elle a ouvert un bureau à Abidjan en Côte d’Ivoire et ambitionne d’accompagner l’expansion des sociétés d’assurance marocaines en Afrique. A travers sa filiale Novec qui est une société d’ingénierie récemment installée au Gabon, la CDG intervient aujourd’hui dans différents pays d’Afrique subsaharienne (Côte d’Ivoire, Niger, Burkina Faso, Sénégal, Cameroun, Congo, etc.) dans des domaines aussi variés que le bâtiment, l’eau, les infrastructures, l’environnement et l’agriculture [22].

    Le groupe du Crédit agricole du Maroc (public) vient de lancer un programme de partenariats agricoles en Afrique à travers la signature de plusieurs mémorandums d’entente avec des banques africaines (Development Bank of Rwanda, Tanzania Agricultural Development Bank, Bank of Agriculture Limited au Nigeria…) [23].

    Le domaine des assurances est investi par les banques qui l’intègre dans leur métier [24] (« bancassurance ») et par d’autres compagnies d’assurance appartenant aux groupes de familles qui gravitent autour du palais et qui ont accumulé d’énormes liquidités pour s’internationaliser. C’est le cas de Saham Group (Elalamy) qui a acquis en 2010 le groupe Colina, un des plus importants groupes d’assurance en Afrique francophone. Déjà présent dans 19 pays du continent, le groupe a renforcé sa présence depuis 2014. Au Nigéria, Saham détient près de 40 % dans Unitrust Insurance et a pris le contrôle de Continental Reinsurance depuis 2015. Si l’on exclut l’Afrique du Sud, le groupe Saham s’impose désormais comme le premier assureur du continent [25].


    Les transports et la logistique

    Le développement des infrastructures de transport et de logistique reste principalement du ressort des établissements publics dans le transport aérien à travers la Royal Air Maroc qui assure 32 liaisons régulières entre le Maroc (depuis l’aéroport international de Casablanca) et l’Afrique, et le transport maritime à travers le nouveau port de Tanger MED qui permet une desserte régulière de 20 pays africains et assure 34 liaisons hebdomadaires en Afrique de l’Ouest et Afrique centrale. Les partenariats public-privé (PPP) permettant de financer et mettre en place des grands projets d’envergure qui augmenteront les bénéfices des groupes capitalistes. Ainsi par exemple, la banque Attijariwafa Bank est intégrée dans le partenariat pour la mise en place des programmes autoroutier et portuaire de la Côte d’Ivoire.


    L’immobilier et le BTP

    Ce sont les mêmes grands groupes qui dominent les secteurs de l’immobilier et le BTP au Maroc qui sont actuellement en pleine expansion sur le continent.

    La Société nationale d’investissement (SNI) et le groupe suisse LafargeHolcim ont décidé de lancer six nouveaux projets cimentiers en Afrique de l’ouest via leur filiale commune LafargeHolcim Maroc Afrique déjà présente dans quatre pays : Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire et Guinée.

    Le groupe Addoha, dirigé par le milliardaire Anas Sefrioui, est quant à lui déjà bien implanté en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Cameroun, au Congo, au Tchad et au Sénégal. Il possède 13 cimenteries dans 11 pays d’Afrique et une capacité de production installée de plus de 9 millions de tonnes.

    Le groupe ALLIANCES de Mohamed Alami Lazrak investit principalement en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire par exemple, il réalisera 640 logements. Il est aussi présent au Congo, ainsi qu’au Cameroun où il va construire huit centres hospitaliers régionaux, 800 logements et réhabiliter 3 centres hospitaliers universitaires. Il a signé un contrat de partenariat avec le gouvernement ivoirien pour la construction de 7 000 logements dans la capitale Abidjan. Le groupe ambitionne de conquérir le continent africain via ses deux filiales opérant dans le BTP, Somadiaz et EMT, acquises en 2009 auprès de l’entrepreneur français Fernand Diaz [26].

    Le groupe Ynna Holding (Chaâbi) est actuellement présent dans l’immobilier au niveau africain en Égypte et en Guinée équatoriale.

    Il y a aussi plusieurs groupes qui tentent de bénéficier aussi de leur part du marché comme Palmeraie développement mais aussi la Somagec et la SGTM, etc. On trouve aussi des entreprises publiques comme Marchica Med, compagnie publique marocaine d’investissements touristiques engagée dans le projet pharaonique d’aménagement de la baie de Cocody à Abidjan en Côte d’Ivoire avec une enveloppe globale de 450 millions de dollars, et Al Omrane associée elle aussi à cette conquête de l’Afrique dans le secteur de l’immobilier.


    Équipement, mines et énergie

    La société Optorg, filiale de la SNI, spécialisée dans l’équipement forestier, minier et pétrolier et de la distribution de véhicules industriels et pour particuliers est présente au Cameroun, au Tchad, au Gabon, au Congo, etc. Elle revendique aujourd’hui la position de leader dans la distribution en Afrique avec deux filiales : Tractafric Motors, distributeur automobile multimarques présent dans 25 pays africains, et Tractafric Equipement, concessionnaire de Caterpillar dans dix pays en Afrique centrale.

    La société Managem, filiale de la SNI, qui possède le monopole du secteur minier au Maroc, développe plusieurs projets miniers, au Soudan, au Gabon, en Éthiopie et en République démocratique du Congo (RDC) où elle s’est récemment associée au groupe minier chinois Wanbao Mining pour l’exploitation du gisement de Kalukundi qui recèle une réserve immense de cuivre. Elle est présente aussi au RDC à travers d’autres filiales détenant notamment des permis de cobalt, d’étain et de coltan en phase d’exploration. Elle a lancé d’autres programmes d’exploration aurifère au Burkina Faso [27].

    La filiale de la SNI dédiée à l’énergie, Nareva, s’est associée avec l’entreprise française Engie pour développer des centrales électriques dans le nord et dans l’ouest de l’Afrique à l’horizon 2020-2025.

    Les établissements publics telles que l’Office nationale d’eau et d’électricité (ONEE), l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), et l’Agence marocaine d’énergie solaire (MASEN) constituent de puissants leviers de la conquête de grands marchés dans ces secteurs en Afrique.


    Le phosphate et ses dérivés

    L’Office chérifien des phosphates (OCP), premier établissement public au Maroc avec un chiffre d’affaire de 47 milliards de dirhams en 2015, premier producteur et exportateur mondial de phosphate sous toutes ses formes, a entamé son projet d’ouverture de 14 filiales sur le continent qui seront majoritairement détenues par OCP Africa, bras armé de l’OCP pour conquérir le marché africain des engrais. Les principaux pays visés par cette opération sont : la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la République démocratique du Congo, le Bénin, le Cameroun, le Nigéria, la Tanzanie, l’Angola, la Zambie, le Zimbabwe, le Mozambique, le Kenya, le Ghana, et l’Éthiopie. L’Afrique représente aujourd’hui 25 % du chiffre d’affaires du groupe, soit sa part la plus importante, l’Amérique latine se situant en deuxième position (17 %), puis l’Europe du Sud (14 %), l’Inde (13 %), l’Amérique du Nord (12 %) et l’Europe de l’Ouest (8 %) [28].

    Le modèle d’agrobusiness marocain est donné en exemple pour promouvoir les ventes d’engrais en Afrique. Celle-ci ne représente qu’une faible proportion de la consommation mondiale d’engrais. Ce modèle permet aux agro-exportateurs de s’enrichir alors que le Maroc est devenu un importateur net de céréales et a connu plusieurs mobilisations sociales contre la cherté des denrées alimentaires. Ces fortunés contribuent aux vastes opérations d’accaparement des terres agricoles africaines menées par des groupes capitalistes chinois, indiens, européens et des monarchies du Golfe. Le cas de Sefrioui, qui obtenu une superficie de 10 000 hectares au Sénégal, et qui s’apprête à devenir producteur de riz dans ce pays et en Côte d’Ivoire, est dénoncé par les organisations de la société civile sénégalaise.


    L’agroalimentaire et la distribution

    Le groupe Cosumar, unique sucrier du Maroc, issu de la privatisation des quatre sucreries publiques en 2005 au profit de la SNI qui en a cédé un bloc d’actions au profit de Wilmar International, premier groupe agroalimentaire asiatique, et d’un large nombre d’investisseurs institutionnels, ambitionne de se développer en Afrique. Celle-ci représente un déficit en matière de sucre de 6 millions de tonnes par an. Cosumar a, par exemple, été choisi par le gouvernement du Cameroun pour reprendre le développement du complexe agro-industriel sucrier entre Batouri et Bertoua, à l’est du pays.

    La chaîne de supermarché Marjane, filiale de la SNI qui en détient 39,5 % du capital, s’apprête à s’implanter en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Gabon, au Mali et en Tunisie.

    Le holding Sanam, dirigée par Saïd Alj, s’introduit dans l’agro-alimentaire à travers sa filiale Unimer, spécialisée dans la conserverie des produits de la mer qu’il exporte vers plusieurs pays du continent africain : Sénégal, Guinée, Togo, Bénin, Niger, Nigéria, RD Congo et Afrique du Sud. Il compte investir 240 millions de dirhams en Mauritanie pour l’implantation d’un complexe industriel intégré de transformation et de valorisation du poisson pélagique pêché sur place.


    L’industrie pharmaceutique

    Le groupe Cooper Pharma dispose déjà d’une importante présence commerciale dans environ une vingtaine de pays africains et en particulier dans les pays suivants : Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Bénin, Togo et Gabon. Il a annoncé récemment la construction d’une unité pharmaceutique en Côte d’Ivoire et une autre au Rwanda.

    Le groupe Sothema possède une filiale à Dakar qui produits des médicaments génériques destinés à soigner les pandémies les plus répandues de la région (paludisme, diarrhées chroniques, choléra) et vise l’ensemble des 8 pays de la zone UEMOA et plus largement les pays d’Afrique francophone.

    

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    Les tournées royales en Afrique pour booster les affaires
    Les tournées royales africaines, désormais annuelles depuis 2013, dans plusieurs pays subsahariens, constituent des occasions pour booster les affaires et décrocher des contrats fructueux. Lors de ses visites, le Roi est accompagné d’hommes d’affaires bien choisis, soit en leur qualité de conseillers, de ministres, de responsables d’établissements publics ou d’entrepreneurs. Lors de sa tournée stratégique de fin 2016 en Afrique de l’Est (Rwanda, Tanzanie et Éthiopie), on trouve dans la liste non exhaustive des businessmen, la présidente de la Confédération générale des entreprises marocaines (Miriem Bensaleh Chaqroun), le PDG de la SNI (Hassan Ouriagli), les PDG de BMCE Bank of Africa (Othman Benjelloun) d’Attijariwafa Bank (Mohamed El Kettani), de la Banque Populaire (Mohamed Benchaaboun) et du Crédit Agricole Maroc (Tariq Sijilmassi) ainsi que Saïd Ibrahimi, directeur général de Casablanca Finance City Authority (CFCA). Les représentants du secteur de l’énergie Ahmed Nakkouch, PDG de Nareva, ainsi que le directeur général de Masen, Mustapha Bakkoury. Le PDG de l’OCP, Mustapha Terrab, le PDG de Holmarcom, Mohammed Hassan Bensalah ainsi que le PDG de Sanam, Saïd Alj, le directeur du pôle développement d’Akwa Group (Akhannouch), Majid El Yacoubi. Le secteur du tourisme représenté par Abderrafie Zouiten, directeur général de l’Office national marocain du tourisme (ONMT) et celui de l’immobilier représenté par Hicham Berrada Sounni, PDG de Palmeraie Développement [29], etc. Le roi a effectué une autre tournée en début de 2017 en République du Soudan du Sud, au Ghana, en Zambie, en Guinée et en Côte d’Ivoire. Le total des accords signés à la fin de ces deux tournées s’élève à 140 englobant des domaines très variés dans 9 pays [30] : Rwanda (19), Tanzanie (22), Sénégal (4), Éthiopie (7), Madagascar (22), Zambie (19), Ghana (25), Guinée (8), Côte d’Ivoire (14 nouvelles conventions).

    En une décennie (2005-2015), près de 3 200 accords et conventions bilatérales entre le Maroc et des États africains ont été signés et sont entrés en vigueur. Une quarantaine de commissions mixtes ont été mises en place au cours de la même période [31].

    Petites et moyennes entreprises (PME) écartées
    On voit bien que la cartographie des entreprises marocaines présentes en Afrique est dominée par un cercle restreint de prédateurs « champions » qui ne laissent que très peu de place pour les petites et moyennes entreprises (PME) dans cette conquête des marchés africains. Pas plus de 150 PME y sont aujourd’hui présentes (toutes natures de présence juridique confondues) [32], alors qu’elles représentent un poids très important dans le tissu économique (plus de 90 % du tissu productif marocain). Elles sont les plus touchées par les réformes néolibérales qui ont augmenté leurs difficultés d’accès aux moyens de production et souffrent de l’ouverture des frontières (les accords de libre-échange) aux multinationales qui inondent le marché local par des produits subventionnés, mais aussi de l’hégémonie du « système de patronage » et « réseaux clientélistes » du palais.

    Des programmes sociaux en trompe l’œil
    Pour atténuer le caractère agressif des investissements capitalistes dans un continent dominé par la pauvreté, ces visites royales comprennent aussi des volets sociaux. L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) s’exporte aussi en Afrique subsaharienne avec une couverture médiatique massive. C’est une initiative royale qui consiste à mettre en place des programmes de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, la mise à disposition dans certains pays amis d’hôpitaux, la construction de villages de pêche et la mise à niveau du secteur de la pêche artisanale, la construction de logements économiques, etc. Les associations de la société civile intéressées par les gains financiers sont sollicitées pour accompagner ces programmes et les justifier. Les maigres résultats obtenus au Maroc témoignent du caractère en trompe l’œil de ces mesures. Une décennie de l’INDH n’avait pas réussi à sortir 12 millions de marocains de « déficits flagrants » touchant leurs conditions de vie les plus élémentaires : revenu, santé, éducation, hygiène, transport, etc. Le Maroc est alors relégué au 126e rang sur 188 pays, soit au bas de l’échelle des pays à niveau de développement humain moyen [33]. Comme au Maroc, ces programmes « d’insertion » visent plutôt à approcher les catégories sociales les plus vulnérables pour les mettre à la disposition du grand capital à travers la bancarisation (microcrédit [34]) et les microprojets. Ce dernier cherche à accumuler des bénéfices sur le dos des pauvres, qui, s’ils n’ont pas beaucoup d’argent, sont en revanche très nombreux.

    Processus d’internationalisation à faible impact
    Le processus d’internationalisation du capitalisme marocain entamée depuis les années 2000 évolue lentement. Il reflète les faiblesses du modèle de développement dépendant déjà éprouvés sur le territoire marocain. Il n’a pas encore de gros impacts sur les échanges commerciaux et des flux d’investissement du Maroc avec le continent africain qui restent encore très faibles. Le montant global des échanges entre le Maroc et le continent africain se situe en 2014 à 37,5 milliards de dirham ne représentant que 6,4 % (et à peine 2,5 % pour l’Afrique subsaharienne) de l’ensemble des échanges commerciaux du Maroc, contre 63,5 % pour l’Europe, 18 % pour l’Asie et 10,9 % pour l’Amérique [35]. Les produits exportés par le Maroc vers l’Afrique sont dominés par les trois premiers produits qui sont les engrais naturels et chimiques, avec une part de 12,5 % en 2014, suivie de préparations et conserves de poissons et crustacés (11,7 %) et voitures de tourisme (6,3 %). Par ailleurs, le Maroc importe de l’Afrique principalement le gaz de pétrole et autres hydrocarbures, avec une part de 52,7 % en 2014, suivis de tourteaux et autres résidus des industries alimentaires (4,7 %), utilisés surtout dans l’alimentation animale et coke (charbon) et combustibles solides similaires (3,4 %).

    Le flux d’investissements directs marocains en Afrique subsaharienne ont atteint entre 2008 et 2016 une valeur de 20,6 milliards de dirhams, soit 92 % de ceux destinés vers l’Afrique et 52 % des flux sortants globaux, contre 33 % vers l’Europe, 6 % vers le Moyen Orient et 4 % aussi bien vers les États-Unis que vers l’Afrique du Nord [36]. Pour les IDE entrant au Maroc, l’Union européenne demeure le premier partenaire du pays, avec une part de 60 % des IDE totaux investis sur la période 2008 – 2015 suivie des Émirats arabes unis avec 13 %.

    Les grands investissements au Maroc comme en Afrique restent encore principalement adossés par l’État à travers le secteur public. La part publique (Budget de l’État, Établissements publics et collectivités locales) a atteint presque 65 % du taux moyen de la formation brute de capital fixe [37] au Maroc entre 2010 et 2015 [38]. La nature despotique du régime politique marocain fait que ces investissements publics sont plutôt des « Éléphants blancs » au profit de capitalistes parasitaires locaux et étrangers avec un faible impact sur la croissance et l’emploi. Ils ne produisent pas non plus les ressources nécessaires au remboursement des emprunts publics externes qu’ils génèrent. A fin 2016, l’encours de la dette extérieure publique s’est établi à 312,5 milliards de dirhams (30,9 milliards USD) représentant 30,8 % du PIB. L’encours de la dette extérieure des Établissements et Entreprises publiques s’élève à 168,8 milliards de dirhams, soit 54 % du total de la dette externe publique et 16,7 % du PIB [39]. C’est bien entendu les couches populaires qui paieront la facture.

    Maroc plate-forme pour les conquêtes néocoloniales de l’Afrique
    Le Maroc se targue de sa situation au carrefour des marchés intercontinentaux et ambitionne de s’ériger en hub régional tourné vers l’Afrique. Il s’efforce de devenir une plate-forme pour contribuer, sous couvert de coopération tripartite ou triangulaire, à la conquête néocoloniale des pays du continent et le pillage de leurs ressources. Sa contribution consiste à développer les infrastructures et les connexions terrestres, maritimes et aériennes entre le Maroc et les pays d’Afrique pour faciliter les échanges commerciaux. Il doit également faciliter le financement des projets locaux en Afrique par des bailleurs internationaux et accompagner leurs réalisations par des formations de compétences. C’est dans cet objectif que s’insère la mise en place de la plate-forme financière, Casablanca Finance City (CFC), qui prétend drainer des capitaux étrangers et lever des fonds prêts à être réinvestis sur le continent africain. Le Maroc a mis en place aussi de zones franches et de plateformes industrielles intégrées (dédiés à l’offshoring, l’aéronautique, l’automobile…), d’agropoles, d’haliopoles, etc. Le Maroc se vante des différents les accords de libre-échange, qu’il a signé avec les puissances occidentales (Union européenne et USA) et les pays méditerranéens, et les présente comme une opportunité pour accéder à un marché de plus de 1 milliard de consommateurs. Il importe alors d’accélérer l’adaptation du cadre juridique et réglementaire régissant ses relations commerciales et d’investissement avec les pays africains en vue de réduire au maximum des obstacles tarifaires et non tarifaires, stimuler les négociations pour la conclusion d’accords préférentiels et de libre-échange avec des groupements régionaux africains, tels que l’UEMOA (Union économique et monétaire des États de l’Afrique de l’Ouest), la CEMAC (Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique centrale) et la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). C’est dans cet objectif qu’il a demandé, en février 2017, l’adhésion à la CEDAO, juste un mois après avoir adhéré à l’Union africaine (UA). Il vise aussi à renforcer sa position quant à la question du Sahara.

    

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    Le concours des Institutions économiques internationales
    Les bases de cette conquête néocoloniale de l’Afrique sont déterminées par les
    Institutions financières internationales. Elles coordonnent l’offensive néolibérale et la mondialisation capitaliste en faveur des multinationales. Elles permettent l’hégémonie des marchés financiers et la généralisation de la spéculation. Elles entretiennent le système dette comme instrument de transfert des ressources depuis les pays du Sud vers les capitalistes du Nord. Elles soutiennent les régimes politiques autoritaires et l’intervention militaire des grandes puissances.

    Le Maroc est un très bon élève de ces Institutions. L’enrichissement d’une minorité de capitalistes qui s’internationalisent en Afrique s’insèrent parfaitement dans la logique de leurs politiques. La Banque mondiale, le Fond monétaire international, la Banque africaine de développement, l’Organisation mondiale du commerce, et l’impérialisme (français, chinois…) sont bien les instruments de néo-colonisation de l’Afrique. Ils s’appuient sur des chefs États despotiques.

    Panafricanisme pour recouvrer notre souveraineté
    Le vrai développement de nos pays en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne ne sera pas l’œuvre de nos régimes qui accaparent nos richesses, nous endettent et approfondissent notre dépendance envers les métropoles impérialistes. Ce sont les couches populaires, les salarié-e-s et les petits producteurs qui devront se mobiliser pour décider démocratiquement de leur modèle de développement alternatif. Nous devons dénoncer et combattre les conquêtes néocoloniales que mènent les multinationales et les grands capitalistes locaux sous couvert de coopération et de développement de l’Afrique. Nous devons poursuivre le combat de Thomas Sankara pour annuler les dettes illégitimes et mettre fin au système dette qui écrase nos peuples. Il est plus que jamais nécessaire de développer des solidarités et des synergies entre nos différentes mouvements de lutte dans nos pays et échanger nos expériences. Face à l’union des Chefs d’États mandataires de l’impérialisme dans l’Union africaine, Union du Maghreb arabe, ou la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, etc. nous devons conjuguer nos efforts pour reconstruire le panafricanisme sur une base radicale, combative et internationaliste. Ce qui nous permettra de recouvrer notre souveraineté politique, économique, alimentaire, et environnementale.

    17 novembre 2017
    Omar Aziki
    ATTAC CADTM Maroc

    PS : Les deux cartes de l’Afrique proviennent de l’hebdomadaire Telquel et de la Banque africaine de développement (BAD) et sont utiles pour illustrer le contenu de cet article. A ce titre, nous précisons que pour le CADTM, le Maroc et le Sahara occidental sont deux entités distinctes. Le Sahara occidental est illégalement occupé par la monarchie marocaine depuis 1975.

    [1] – Déclaration du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale le 08 juin 2017. http://www.leseco.ma/maroc/58061-pres-de-1000-entreprises-marocaines-en-afrique.html

    [2] – Office des changes. Échanges Maroc-Afrique subsaharienne. 2017. www.oc.gov.ma

    [3] – Najib Akesbi. Économie politique et politiques économiques au Maroc. Revue Marocaine des sciences politiques et sociales. Avril 2017.

    [4] – M. Oubenal et A. Zeroual. Les transformations de la structure financière du capitalisme marocain. Revue Marocaine des sciences politiques et sociales. Avril 2017.

    [5] – M.S. Saâdi. Réformes néolibérales, groupes d’affaires et développement au Maroc. Revue Marocaine des sciences politiques et sociales. Avril 2017.

    [6] – M. Oubenal et A. Zeroual. Op. cit.

    [7] – https://www.finances.gov.ma/Docs/2015/DAAG/almaliya58.pdf

    [8] – www.iam.ma/

    [9] – 1 africain sur 10 est un client Orange. 2016 https://www.orange.com/fr/Groupe/Orange-dans-le-monde

    [10] – Béatrice Hibou et Mohamed Tozy. De la friture sur la ligne des réformes. La libéralisation des télécommunications au Maroc. 2002. https://spire.sciencespo.fr/hdl :/2441/1d1vlhp8p7t3k7k974kr28oa1/resources/ci14p91-118.pdf

    [11] – « L’Élysée est intervenu auprès de Vivendi, soutenue par le roi Mohammed VI, pour qu’il ne cède pas Maroc Telecom à la société qatari Ooredoo, jusqu’ici la mieux placée, soupçonnée de collusions avec les fondamentalistes musulmans du Nord-Mali. Vu que cette filiale du groupe français contrôlait les principaux opérateurs du Sahel, elle revêtait semble-t-il une grande importance pour le renseignement militaire, investi dans l’opération Serval. Il se trouve que cette démarche a vraisemblablement porté ses fruits, puisque c’est finalement le groupe émirati Etisalat qui a emporté le morceau ». Jean Batou. Redéploiement de l’impérialisme français et sidération humanitaire de la gauche.2014. https://www.legrandsoir.info/afrique-redeploiement-de-l-imperialisme-francais-et-sideration-humanitaire-de-la-gauche.html

    [12] – Télécoms : Qui aura le dernier mot en Afrique ? octobre 2017. http://www.leseco.ma/les-cahiers-des-eco/afrique/61068-telecoms-qui-aura-le-dernier-mot-en-afrique.html

    [13] – TIC et développement en Afrique : approche critique d’initiatives et enjeux. https://rfsic.revues.org/939

    [14] – http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2015/04/15/massive-drop-in-number-of-unbanked-says-new-report

    [15] – https://www.finances.gov.ma/Docs/2015/DAAG/almaliya58.pdf

    [16] – http://fr.le360.ma/economie/maroc-afrique-banques-et-compagnies-dassurance-une-presence-dans-32-pays-africains-94249

    [17] – La banque universelle, appelée également « banque à tout faire » ou « banque généraliste » représente un grand ensemble financier regroupant et exerçant les différents métiers de la banque de détail, de la banque de financement et d’investissement, de la gestion d’actifs, tout en jouant également le rôle d’assureur (on parle ici de « bancassurance »). Cet ensemble intervient sur le territoire national mais également à l’étranger avec ses filiales. Le principal danger de ce modèle bancaire consiste à faire supporter les pertes des activités risquées de banque de financement et d’investissement par la banque de dépôt et mettre ainsi en péril les avoirs des petits épargnants. Éric Toussant. Bancocratie. P53.

    [18] – www.attijariwafabank.com

    [19] – http://www.gbp.ma

    [20] – www.bmcebank.ma/

    [21] – http://fr.le360.ma/economie/les-banques-marocaines-detronent-les-francaises-en-afrique-30137

    [22] – www.cdg.ma

    [23] – https://www.creditagricole.ma

    [24] – Wafa Assurance du groupe Attijariwafa bank (Royal) et RMA Watanya de la holding FinanceCom (Benjelloun).

    [25] – www.sahamassurance.ma

    [26] – http://www.alliances.co.ma/

    [27] – www.managemgroup.com/

    [28] – www.ocpgroup.ma

    [29] – http://telquel.ma/2016/10/17/tournee-africaine-de-mohammed-vi-voici-les-patrons-qui-feront-partie-du-voyage_1519481

    [30] – Voir liste des pays visités, dates et contenus des accords sur le lien https://www.medias24.com/MAROC/NATION/174944-La-liste-des-accords-signes-devant-le-Roi-Mohammed-VI-dans-8-pays-africains-et-qui-seront-audites.html

    [31] – Institut Amadeus. Le Maroc en Afrique : La Voie Royale. 2015. www.institutamadeus.com

    [32] – Les PME marocaines peinent à investir en Afrique. http://lavieeco.com/news/economie/les-pme-marocaines-peinent-a-investir-en-afrique.html

    [33] – Najib Akesbi. op. cit.

    [34] – ATTAC CADTM Maroc. Le système de microcrédit au Maroc : des pauvres financent des riches. 2017

    [35] – Office de change. Commerce extérieur du Maroc. Edition provisoire 2014. www.oc.gov.ma

    [36] – Projet de loi de finances 2018. Rapport économique et financier. www.finances.gov.ma

    [37] – Formation brute de capital fixe, FBCF, est l’agrégat qui mesure, en comptabilité nationale, l’investissement (acquisition de biens de production) en capital fixe des différents agents économiques résidents.

    [38] – Najib Akesbi, op. cit.

    [39] – Projet de loi de finances 2018. Rapport sur la dette publique. www.finances.gov.ma

    Auteur.e

    Omar Aziki est membre du secrétariat national d’ATTAC CADTM Maroc et du secrétariat international partagé du CADTM.

    19 novembre 2017 par Omar Aziki

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    Tags : Maroc, Afrique, impérialisme, capitalisme,

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  • Le colonialisme et le néocolonialisme

    On peut faire l’hypothèse qu’il existe une relation entre colonisation et sous-développement puisque les pays jadis colonisés sont les les plus pauvres de la planète

    Par Guy Bajoit

    S’il faut commencer par parler du colonialisme, c’est parce que les pays qui furent colonisés sont, encore aujourd’hui, à quelques rares exceptions près, les pays les plus pauvres de la planète. On peut donc, au moins, faire l’hypothèse qu’il existe une relation entre colonisation et sous-développement. Je me limiterai ici, aux grandes étapes de l’histoire coloniale et post (ou néo) coloniale, au cours des cinq derniers siècles.

    L’hégémonie du Portugal et de l’Espagne

    Déjà, ce sont les besoins de l’économie des pays les plus puissants, combinés avec la conjoncture politique du moment, avec les découvertes scientifiques et, bien sûr, avec beaucoup d’audace, d’imagination et de chance, qui expliquent la découverte et la colonisation de ce que l’on a appelé « l’Amérique ». Les bourgeoisies du sud de l’Europe avaient grand besoin de développer le commerce, surtout avec l’Asie (la Chine, les Indes) : elles cherchaient des épices, des soieries et surtout des métaux précieux. Mais il fallait, pour cela, faire la concurrence aux Vénitiens et aux Génois, et s’arranger avec les Turcs, qui contrôlaient le Moyen-Orient. Les Portugais et les Espagnols cherchèrent donc une voie maritime pour se rendre en Asie : les premiers en contournant l’Afrique (dès 1485 et surtout, à partir de 1497, avec Vasco de Gama) ; les seconds, en naviguant vers l’Ouest (dès 1492, après le succès de Christophe Colomb). Or, justement, les progrès de la navigation (connaissances géographiques, pilotes expérimentés, bons bateaux — la caravelle, le galion — et nouveaux instruments comme l’astrolabe nautique et l’arbalète) rendaient possible de tels projets. Le Portugal et l’Espagne financèrent de nombreuses expéditions, qui aboutirent à trouver un continent qu’ils ne cherchaient pas puisqu’ils ignoraient son existence. Et Christophe Colomb put réaliser pleinement les promesses de son nom : il porta le Christ (Christophe) en terre colonisée (Colomb) !

    Dès 1493, mais surtout en 1494, avec le Traité de Tordesillas, le Pape Alexandre VI (un Espagnol) confirme le partage du « nouveau monde » entre le Portugal et l’Espagne. Et la colonisation commence : les populations indigènes sont christianisées, mais aussi réduites au servage dans les encomiendas ; des tonnes d’or et d’argent (les mines de Potosí produisent, à elles seules, cinq fois plus d’argent que toute la production européenne) sont ramenées à Séville par les galions espagnols ; les guerres, les maladies et les conditions de travail déciment la population autochtone (elle serait passée de 80 à 10 millions au cours du XVIe siècle) ; la traite des noirs, à laquelle prennent part non seulement les Portugais et les Espagnols, mais aussi les Français, les Anglais et les Hollandais, introduit une main-d’œuvre nouvelle ; des populations d’origine européenne vont y chercher fortune.

    Cette « œuvre » coloniale fut légitimée par la christianisation. L’Église, après avoir douté de l’humanité des « indiens » (voir la controverse de Valladolid, où Bartolomé de las Casas plaida leur cause), admit qu’il s’agissait bien d’hommes et de femmes, et, par conséquent, justifia l’entreprise par son devoir de sauver leurs âmes, de lutter contre leur idolâtrie, leur ignorance, leur infantilisme et contre les sacrifices humains ! Ils étaient hommes, c’était entendu, mais d’un niveau inférieur : il y a, pensait-on, des hommes que Dieu à condamnés à rester esclaves, qui sont serviles par nature ! S’ils manifestaient quelque résistance (ce qu’ils ont fait), la guerre ne pouvait être que juste : c’était pour leur bien… Pour ceux que ces arguments ne convainquaient pas, on en invoquait d’autres : le droit de chacun de circuler et de s’établir partout sur la terre, la propriété commune des richesses naturelles (du sol, du sous-sol et de la mer)… Dès le départ, l’Espagne et le Portugal se heurtèrent à la concurrence des Anglais, des Hollandais et des Français, les puissances montantes de l’époque qui, elles aussi, se mirent à chercher une route vers l’Asie, et des territoires pour promouvoir leurs activités commerciales.

    L’or et l’argent faciles, provenant du pillage de l’Amérique du Sud, a permis à la noblesse espagnole et portugaise de vivre dans le luxe, en achetant, notamment, des produits fabriqués dans d’autres pays européens et, paradoxalement, chez ses rivaux. La hausse des prix stimula fortement l’économie, surtout anglaise, hollandaise et française. On le sait, Marx a vu dans cette dilapidation, l’origine de ce qu’il appelait « l’accumulation primitive du capital », qui a été l’une des conditions de l’essor du capitalisme industriel, mettant fin à l’hégémonie des Espagnols et des Portugais et consacrant, du même coup, celle des Anglais et des Français.

    Après environ trois siècles de résistance contre ces puissances montantes et de lutte contre des rébellions internes à leurs colonies, l’Espagne et le Portugal durent lâcher prise. Des mouvements de décolonisation, conduits par des dirigeants créoles, aidés par des Européens, finirent par l’emporter, et, au début du XIXe siècle (vers 1810-1830), les États latino-américains se constituèrent, et jouirent, au moins formellement, de leur indépendance politique, et de l’aide « protectrice » de leurs nouveaux « amis » (l’Angleterre, la France, et plus tard, les États-Unis).

    L’hégémonie de la Grande Bretagne et de la France

    Leur rivalité avec les Espagnols et les Portugais mena les Anglais, les Français et les Hollandais, au moins en partie, vers d’autres rivages : le nord du nouveau continent, que l’on appelait maintenant l’Amérique, ainsi que l’Afrique et l’Asie. Ils bourlinguaient depuis longtemps sur toutes les mers du monde, mais n’avaient pas, à proprement parler, installé de colonies. Ils avaient plutôt coutume d’établir des comptoirs, comme l’avaient fait aussi les Portugais, sans pénétrer profondément dans les terres, se limitant à installer des ports et à faire du commerce. Ils confiaient cette activité à des « compagnies à charte » (chaque pays avait la sienne : par exemple les Compagnies des Indes). Bien sûr, les comptoirs constituaient bien une forme de colonisation, mais très limitée, si l’on considère les méthodes des Espagnols en Amérique latine, et celles que pratiqueront ensuite les autres puissances européennes.

    En Amérique du Nord, les Français et les Anglais rivalisèrent, entre eux et avec les « Indiens », pendant au moins un siècle (de la moitié du XVIIe jusqu’en 1763), pour s’approprier des territoires. Les Français arrivèrent les premiers : après les expéditions de Jacques Cartier (1534-1536), Samuel de Champlain, le père de la Nouvelle-France, fonda la ville de Québec (1608) et quelques colons commencèrent à s’installer dans la vallée du Saint-Laurent. Leurs commanditaires, cependant, furent déçus : ils cherchaient une route vers l’Asie, des métaux précieux et ils trouvèrent des fourrures, du poisson et un climat plutôt hostile ! Un peu plus bas, les Anglais s’installèrent d’abord en Virginie (1607) et en Nouvelle-Angleterre (1620 : le Mayflower). Un siècle et demi plus tard, ils occupaient de nombreuses colonies, qui se répartissaient sur toute la côte Est du sous-continent et, déjà, à l’intérieur des terres, sur la moitié Est des États-Unis et du Canada actuels. Après quelques décennies de querelles et de guerres locales, les Anglais s’imposèrent et éliminèrent les Français (Traité de Paris, 1763).

    Néanmoins, les colons, d’origine anglaise principalement, jugèrent que la pression fiscale exercée par la Couronne britannique était excessive. Ils commencèrent à s’organiser pour revendiquer leur indépendance. Ils l’obtinrent, après plusieurs affrontements violents, et avec l’aide de l’armée française (victoire de Yorktown, 1781). À l’exception du Canada (qui gagna progressivement son autonomie par rapport à l’Angleterre et ne fut vraiment indépendant qu’après la Première Guerre mondiale) et de quelques autres petits territoires, on peut dire qu’au cours des trois premières décennies du XIXe siècle, le continent américain — les États-Unis d’abord, les pays latino-américains ensuite — se libérèrent de la colonisation, au moins formellement (car, dans les faits, les Anglais, principalement, prirent la relève des Espagnols et des Portugais en Amérique Latine). La colonisation se poursuivit donc sous d’autres latitudes : en Asie, en Afrique, et dans le monde arabe, sous l’égide de la Grande-Bretagne, de la France et, secondairement, de quelques autres pays européens.

    Les Anglais surtout construisirent un empire colonial énorme : « Vers 1914, alors que le Royaume-Uni compte 45 millions d’habitants, regroupés sur 310 mille kilomètres carrés, il régit le destin d’une Inde peuplée de 322 millions d’habitants et vaste de ses 5 millions de kilomètres carrés, gouverne directement soixante colonies dépendantes, peuplées de 5,2 millions d’habitants dispersés sur plus de 8 millions de kilomètres carrés et conserve des droits étendus dans cinq dominions, où 24 millions d’hommes, la plupart de race blanche, occupent 19 millions de kilomètres carrés » [1]. Cet empire comportait principalement le Canada, l’Inde, l’Australie et pratiquement tout l’Est de l’Afrique (une continuité territoriale s’étendant du nord au sud du continent, de l’Égypte à l’Afrique du Sud). Il s’agrandit encore, après le premier conflit mondial, lorsque certaines possessions coloniales allemandes (Traité de Versailles, 1919) et une partie de l’Empire ottoman furent confiées à la Grande-Bretagne.

    Bien que plus modeste, l’empire colonial français fut lui aussi très vaste. En Afrique du Nord, la conquête de l’Algérie, commencée en 1830, se heurta à la résistance du sultan Abd-el-Kader, qui dura jusqu’en 1847 ; la Tunisie devint protectorat en 1883 ; le Maroc, très disputé par les autres puissances, ne le devint qu’en 1912. « En 1914, l’influence française s’étend à l’Afrique du Nord […], à l’Afrique occidentale et à l’Afrique équatoriale placées sous l’autorité de gouverneurs, à l’Indochine (Cochinchine, Annam, Tonkin, Cambodge, Laos) […], à Madagascar, aux Antilles, à l’Océanie et aux comptoirs de l’Inde » [2]. Comme les Britanniques, les Français profitèrent du dépècement de l’empire ottoman et de la fin de la colonisation allemande.

    D’autres pays européens participèrent, beaucoup plus modestement, à la colonisation : la Belgique eut le Congo (qu’elle considérait comme sa dixième province, 86 fois plus grand qu’elle !), puis le Ruanda-Urundi ; l’Italie eut la Libye et l’Éthiopie (qu’elle arracha de haute lutte en 1936) ; la Hollande, qui avait participé à la première phase de la colonisation (avec ses compagnies à charte et ses comptoirs), participa aussi à la seconde, avec l’Indonésie et la Guyane ; il en fut de même pour l’Espagne, qui eut une partie du Maroc et du Sahara, et pour le Portugal, qui garda l’Angola, la Mozambique et les Îles du Cap Vert jusqu’en 1974.

    La course aux matières premières et aux produits alimentaires était la raison principale de cette seconde phase : le développement du capitalisme industriel en Europe occidentale en avait le plus grand besoin. Mais il fallait aussi trouver des débouchés pour investir des capitaux et des marchés pour les produits de l’industrie. En outre, au tournant du XXe siècle, de nombreux émigrants européens cherchaient à s’installer ailleurs pour fuir le chômage et la pauvreté.

    Le régime dit « de l’exclusif » s’imposait : chaque métropole s’assurait le monopole du commerce avec ses colonies. Seuls les Anglais étaient un peu plus souples que les autres dans l’application de cette règle : ils pouvaient se le permettre parce qu’ils craignaient moins la concurrence, étant donné les performances de leurs industries. Déjà, entre colonisateur et colonisé, la division du travail s’appliquait : les colonisés devaient se contenter de produire des matières premières (du coton, par exemple), alors que les métropoles se réservaient les produits manufacturés (comme le tissu). Toute tentative d’une colonie pour produire et vendre des produits finis était systématiquement détruite, par n’importe quel moyen (l’Inde et l’Égypte l’apprirent à leurs dépens), afin d’éviter toute concurrence avec l’industrie européenne.

    La justification idéologique de cette seconde étape de l’entreprise coloniale ne se faisait plus tellement au nom de la christianisation (même si cette préoccupation ne fut pas oubliée), mais plutôt au nom de la civilisation moderne : il s’agissait d’apporter la culture et la technologie à des populations arriérées, ignorantes et souvent barbares, et de leur apprendre, (très) progressivement, à se gouverner seules.

    L’hégémonie des États-Unis et de l’Union Soviétique

    Le régime colonial européen dura jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci, en effet, modifia fondamentalement la répartition des cartes de l’hégémonie entre les États : les Soviétiques avaient gagné la guerre sur le front de l’Est et les États-Unis, avec l’aide des Alliés, l’avaient gagnée sur le front de l’Ouest ; tous les autres États, notamment la France, n’avaient plus qu’à reconnaître, modestement, ces faits. La Conférence de Yalta (1945) réunit donc les vainqueurs — Staline, Roosevelt (puis Truman) et Churchill — et confirma l’hégémonie des deux nouvelles puissances.

    Fondamentalement, les nouveaux maîtres du monde avaient besoin, pour l’expansion de leur économie, de briser les frontières des marchés exclusifs instaurés par les métropoles coloniales européennes, et de construire des zones d’influence, aussi vastes que possible. Puisqu’ils étaient deux prétendants à vouloir se partager le monde, leur entente initiale n’a pas tardé à se dégrader et fut bientôt remplacée par les relations tendues, que l’on a appelé guerre froide. Ils se partagèrent d’abord l’hégémonie sur les pays européens, qu’ils venaient de libérer du fascisme : un rideau de fer et, à Berlin, un mur séparèrent le monde de l’Est de celui de l’Ouest. L’ingérence était pratique courante. Elle passait par des pressions économiques, politiques et militaires : plus négociées à l’Ouest (le Plan Marshall, les investissements des multinationales, la participation à l’Otan) ; plus imposées et, au besoin, violentes, à l’Est (Pacte de Varsovie, Comecon, interventions à Berlin, Varsovie, Budapest, Prague…).

    Dans le « troisième » monde (que l’on commençait à appeler le tiers monde), la constitution de zones d’influence passait par la destruction du système colonial européen. Le but des États-Unis et de l’URSS fut donc de favoriser les indépendances nationales des pays colonisés, comme le voulait déjà, après la Première Guerre mondiale, la Société des Nations, et comme l’avait confirmé, après la Seconde, l’ONU. L’heure était à la décolonisation, et de nombreux dirigeants politiques du tiers monde ont su saisir cette occasion historique. Dès la fin des années 1940, l’Indonésie, l’Inde, la Chine lancèrent le processus de libération nationale, qui fut suivi, dans les années cinquante, par plusieurs autres pays, surtout asiatiques et arabes, et qui se généralisa au cours de la décennie suivante. Parfois, le processus se déroula sans trop de heurts (le cas du Congo belge, par exemple) ; d’autres fois, l’ancienne métropole résista longtemps et il fallu arracher l’indépendance par la lutte armée (le cas de l’Algérie, notamment).

    Dans beaucoup de pays du tiers monde, les grandes puissances réussirent à s’allier avec des dirigeants nationaux qui contrôlaient fermement le pouvoir et se situaient clairement dans l’un ou l’autre camp ; parfois cependant, le contrôle du pouvoir resta incertain, passant d’un camp à l’autre, avec des guerres civiles incessantes ; certains encore tentèrent, avec des succès très divers, de rester neutres (le mouvement des non-alignés), de jouer sur la rivalité entre les puissances, avec l’aide des anciennes métropoles.

    Il s’ensuivit la mise en place d’un « nouvel ordre politique et économique international ». On a dit de cet ordre qu’il était néocolonial, parce que, dans beaucoup de cas, l’indépendance des nouveaux États était plus formelle que réelle. Même si le discours disait exactement le contraire, le système reposait, en effet, sur l’ingérence, dont le but était de mettre au pouvoir des « amis », et de les aider à s’y maintenir (notamment par une coopération militaro-industrielle), en éliminant les forces contraires. Outre l’ingérence politique, cet ordre reposait aussi sur l’endoctrinement idéologique et, bien entendu, sur la dépendance économique.

    L’endoctrinement consistait à convaincre les populations de ces nouvelles nations de la légitimité de cet ordre. Après avoir voulu les christianiser, on a voulu les civiliser, et voici que maintenant, on voulait les développer, c’est-à-dire les industrialiser, en les modernisant. Mais, pour atteindre ce but, chaque camp imposait sa méthode, son modèle : le capitalisme versus le communisme. Les courants d’opposition étaient étroitement surveillés par des services de sécurité (aidés soit par la CIA, soit par le KGB), et plus ou moins durement réprimés.

    Malgré les beaux discours sur le développement et l’industrialisation, la dépendance économique a été généralement maintenue par les grandes puissances, avec l’aide de leurs « complices » locaux souvent corrompus. Rares sont les États qui ont réussi à y échapper : il fallait, pour cela, des circonstances exceptionnelles, comme celles que connaissent la Corée du Sud ou Taiwan, à cause de leur position géostratégique. La coopération, même quand elle a été conçue et réalisée avec les meilleures intentions, n’a pas suffi à relever un tel défi. On peut même penser qu’une partie de cette aide (pas toute, heureusement) a surtout servi à huiler les engrenages de ce système, et ce, de plusieurs manières : soit en facilitant les transferts du Sud vers le Nord (pour rembourser les dettes, pour rapatrier des bénéfices, pour importer des produits manufacturés) ; soit en ouvrant la voie aux investissements des multinationales ; soit encore en favorisant le maintien au pouvoir de dirigeants locaux complices (dépenses de répression, de prestige) ou même, en s’en servant pour les corrompre. Ce n’est donc pas sans raison que l’on a dit de cet impérialisme qu’il était « néocolonial » : il reprenait et poursuivait, ce qui avait fait l’essence du colonialisme.

    Certains s’étonneront de nous voir traiter de la même manière la domination des États-Unis et celle de l’URSS. C’est que, même si chaque puissance avait évidemment sa manière de mener ses relations avec les nouveaux États, l’idée centrale était la même : constituer, grâce à une ingérence politique et militaire, une zone d’influence, économiquement exploitable et/ou stratégiquement utile, en maintenant dans la dépendance des gouvernements et des peuples étrangers. Que les uns aient fait cela au nom du capitalisme et les autres au nom du communisme n’y change, tout compte fait, pas grand-chose !

    La domination des grandes organisations supranationales

    Le système néocolonial que nous venons de décrire est encore bien vivant. Pourtant, depuis la fin de l’empire soviétique, il est en train de changer suffisamment pour que l’on puisse déjà augurer de la mise en place d’un nouvel ordre politique et économique mondial. Voyons cela de plus près.
    Après quarante ans de rivalité, de guerres indirectes, l’URSS s’effondre, les États-Unis triomphent, et du même coup, ils imposent au monde entier la légitimité de leur modèle, le capitalisme néolibéral. Toutefois, pendant la même période, beaucoup d’autres choses ont changé, qui concernent notre propos. Nous observons trois mouvements de fond.

    • Premier mouvement : l’organisation d’un système dans lequel les acteurs qui exercent l’hégémonie ne sont plus (ou en tout cas, plus seulement) des États, où la base territoriale d’exercice de l’hégémonie n’est plus la nation et où le droit d’ingérence est de plus en plus reconnu. Beaucoup d’organisations internationales (les Nations Unies et toutes les instances qui en dérivent ; le FMI ; la Banque mondiale ; l’OMC ; les unions économiques et politiques régionales, etc.), cherchent à imposer leurs décisions à toutes les nations du monde ou, tout au moins, à une grande partie d’entre elles. Ces organisations cherchent à faire prendre aux États nationaux des engagements qu’ils doivent respecter (même s’ils se font parfois tirer l’oreille) et qui réduisent leur autonomie de décision : après d’innombrables tractations, ils ont signé une multitude de chartes, d’accords, de règlements… Progressivement, un droit et une jurisprudence se constituent ; des tribunaux internationaux interviennent dans les affaires intérieures des États nationaux et prononcent des jugements, des condamnations auxquelles ceux-ci sont obligés de se plier. Peu à peu – avec peine il est vrai, car c’est sans doute le niveau le plus difficile –, on observe des tentatives visant à mettre en place une force militaire agissant au niveau mondial.

    • Second mouvement : le phénomène de mondialisation des échanges économiques, selon la logique néolibérale. Les barrières économiques qui protégeaient les nations s’affaiblissent ou tendent à disparaître ; le commerce international s’accroît ; les investissements directs étrangers sont en pleine expansion ; le volume des transactions financières augmente de façon effrénée ; les coûts de transport se réduisent de plus en plus ; les nouvelles technologies dans le domaine des communications se diffusent partout ; les informations circulent avec une très grande fluidité sur toute la surface du globe…

    • Troisième mouvement : le déplacement vers les pays du Sud de certaines des activités du capitalisme industriel. On peut penser que ce déplacement est une des conséquences du passage des pays du Nord à une nouvelle étape du développement technologique et économique. En effet, leur nouveau modèle repose plus sur l’accumulation de profits commerciaux que sur l’extraction de la plus-value du travail, du moins, celle de leurs propres travailleurs. Il est donc vital que cette plus-value salariée soit produite ailleurs. Du coup, les pays du Sud et de l’Est sont invités, par les grandes organisations du pilotage économique mondial, à s’industrialiser. Quelques-uns semblent être en bonne voie : la Russie, certains anciens satellites de l’URSS, les « dragons » asiatiques, la Chine, l’Inde, le Brésil et certains pays d’Amérique du Sud ou du Moyen-Orient. Pour piloter cette évolution – entendez, pour imposer cette nouvelle division du travail –, il n’y a plus qu’un seul modèle : le néolibéralisme, installé dans les pays dépendants à grands coups d’ajustements structurels.

    Ces trois mouvements essentiels indiquent clairement, nous semble-t-il, qu’un nouveau mode d’exercice de l’hégémonie est en train de se mettre en place. Il ne repose plus sur la base territoriale des nations, mais bien sur des réseaux d’échange d’informations et de capitaux, contrôlés par des organisations internationales et par les États les plus puissants (G8). Quant aux légitimations idéologiques, elles suivent cette évolution. Après la christianisation, la civilisation et le développement, c’est maintenant au nom de la lutte contre la pauvreté et contre le terrorisme que les pays hégémoniques prétendent imposer leurs vues. Le développement est peu à peu remplacé par l’aide alimentaire, et le terrorisme prend la place du communisme pour former le nouvel « axe du mal ». Ainsi, quand on bombarde l’Afghanistan pour en chasser les Talibans, des avions y déversent aussi des rations alimentaires !

    De la même manière que, jadis, le Nord avait intérêt, pour mieux justifier le colonialisme, à croire et à faire croire à la répugnante impiété et à la monstrueuse barbarie des peuples du Sud, aujourd’hui il a intérêt à croire et à faire croire que le Sud constitue pour le Nord une épouvantable menace terroriste. Après avoir inspiré la pitié, voici que les pauvres font peur : on ne peut pas laisser traîner des « armes de destruction massive » en Irak, ni laisser l’Iran ou la Corée du Nord fabriquer tranquillement la bombe atomique ! Ainsi, au nom de la répression, soigneusement légitimée, dudit terrorisme, les États impérialistes peuvent, en invoquant la démocratie et les droits de l’homme, justifier toutes leurs ingérences dans les pays du Sud. Et, du même coup, créer dans le Sud exactement les conditions qui… y font progresser plus de terrorisme encore ! Car il est évident que la manière dont les Etats-Unis, la Russie, la Chine ou Israël gèrent la menace terroriste ne fait que la renforcer en Afghanistan ou en Irak, en Tchétchénie, au Tibet ou en Palestine ! Remarquable mystification idéologique (on cache des intérêts sordides derrière des idéaux pleinement légitimes) et cercle terriblement vicieux : les États hégémoniques entretiennent ou accentuent un phénomène néfaste, qu’ils ont intérêt à maintenir pour pouvoir le réprimer, et du même coup, justifier leurs ingérences à finalités économiques ou politiques. Cependant, rien de nouveau sous le soleil : les Espagnols et les Portugais faisaient déjà cela avec le « nouveau Monde » !
    par Guy Bajoit

    [1] Encyclopaedia Universalis, vol. 4, 1993 p. 547.

    [2] Encyclopaedia Universalis, vol. 9, 1993, p. 846.

    Source: Iteco.be

    Tags : Colonialisme, colonisation, décolonisation, guerre froide, impérialisme, ressources naturelles,

  • Les nouvelles orientations de l’impérialisme français en Afrique

    Par Saïd Bouamama

    L’annonce, par simple communiqué, daté du 2 février 2020 de l’envoi de 600 militaires français supplémentaires (portant ainsi les forces de l’opération « Barkhane » à 5100 soldats) au Sahel a soulevé peu de débats contradictoires et encore moins d’oppositions. Aucune initiative militante n’a accompagné cette annonce. Pourtant la question de la clarification des buts de guerre de la France dans la région est posée explicitement par la France Insoumise depuis 2013[i] ou par le PCF depuis la même période. Le communiqué du Collectif Afrique du PCF daté du 28 novembre 2019 affirme par exemple : « la réponse militaire est un échec[ii].» Les différentes organisations dites « d’extrême-gauche » ont également dénoncées la présence française en Afrique de l’Ouest. Nous sommes donc dans une situation de « dénonciation sans action » au même moment où dans plusieurs pays de la région des manifestations populaires exigent le départ des troupes françaises de la région.

    La présence militaire occidentale en Afrique

    L’opération « Barkhane » n’est qu’un des aspects de la présence militaire française sur le continent africain. Elle se greffe et renforce le dispositif des bases militaires permanentes françaises qui sont officiellement au nombre de quatre pour un effectif de 3000 soldats (Djibouti, Abidjan, Libreville et Dakar). Il convient cependant d’ajouter à ces bases, les « Forces armées de la zone sud de l’océan indien » (FAZSOI) stationnées à la Réunion et à Mayotte avec un effectif de 1900 hommes. Les bases permanentes et les « bases temporaires » (un temporaire de plus en plus durable dans le cas de « Barkhane) des « Opérations extérieures » (OPEX) permettent un quadrillage du continent du Sahel à la Corne de l’Afrique. Ce sont ainsi près de 10 000 soldats français qui sont durablement présent sur le continent, faisant de la France le pays maintenant en permanence le plus grand nombre de militaire en Afrique. Désormais seules l’Afrique australe et l’Afrique du nord échappent à ce quadrillage.

    A ces chiffres, il convient également d’ajouter la présence militaire des autres pays de l’Union Européenne qui pour être « ponctuelle » n’en est pas moins régulière. Le plus souvent l’intervention militaire européenne prend la forme d’une aide au financement des opérations militaires menées par la France. Elle peut cependant aussi se traduire par une intervention militaire directe comme dans le cas de l’opération « ARTEMIS » en République Démocratique du Congo en 2003 dans laquelle sont présent des militaires venant de « l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, Chypre, l’Espagne, la Grèce, la Hollande, la Hongrie, l’Irlande, l’Italie, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède[iii] ». Ces interventions militaires européennes se déploient sous coordination française : « La France, la plus engagée, prend la fonction de « nation cadre[iv] » explique l’historienne Martine Cuttier. Paris devient ainsi un sous-traitant de l’intervention militaire européenne et l’armée française une armée mercenaire.

    La présence militaire états-unienne sur le continent n’est pas en reste. Au cœur du dispositif états-unien se trouve la base de Djibouti avec un effectif de 4000 hommes destinés à couvrir des opérations aussi bien en Afrique qu’au Moyen-Orient. Elle n’est pas la seule. « Les Etats-Unis détiennent au total 34 sites militaires entre les 14 bases principales et les 20 camps, avant-postes[v] » résume le magazine Tribune Afrique du 3 décembre 2018. Dirigé par l’AFRICOM (Commandements des Etats-Unis pour l’Afrique) installé à Stuttgart en Allemagne ce maillage militaire «permet aux forces déployées vers l’avant de fournir une flexibilité opérationnelle et une réponse rapide aux crises impliquant du personnel ou des intérêts américains[vi] » résume Thomas Waldhauser commandant de l’AFRICOM.

    Cette importance de la présence militaire occidentale sur le continent est incomparable avec celle des autres grandes puissances. La Russie ne dispose ainsi d’aucune base militaire en Afrique et la Chine d’une seule à Djibouti ouverte en 2017 et comptant 400 soldats. Comparant la présence états-unienne, russe et chinoise, une étude de l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) synthétise comme suit ses conclusions :

    Enjeu géopolitique durant la guerre froide, l’Afrique émerge aujourd’hui à nouveau comme un espace majeur de compétition stratégique, attirant des grandes puissances non européennes comme les États-Unis, la Chine et la Russie. Ces derniers cherchent sécuriser leur accès au théâtre africain par le biais de financements et d’accords diplomatiques, la construction de bases logistiques et l’exercice de leur soft power. Ils y conduisent également des opérations militaires. Celles-ci sont significatives et coercitives pour ce qui est des États-Unis, avant tout engagés en Afrique au titre du contre-terrorisme. La Chine se concentre pour sa part sur les opérations de maintien de la paix et l’évacuation de ses ressortissants en cas de crise. La Russie se limite encore à des actions de conseil[vii].

    Il faut bien entendu ajouter l’Union Européenne (et la place de « nation cadre » qu’y occupe la France) à cette « compétition Stratégique » en Afrique. La disproportion des présences militaires entre les différentes puissances, souligne que la stratégie militaire occidentale n’est pas une réponse à une stratégie militaire russe ou chinoise comme à l’époque de la dite « guerre froide ». La stratégie militaire apparaît dès lors comme une réponse au développement des présences économiques russe et chinoise. Voici en effet comment le conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton, explique les motivations de la stratégie états-unienne en Afrique : « Les pratiques prédatrices de la Chine et de la Russie freinent la croissance économique en Afrique, menacent l’indépendance financière des pays africains, inhibent les investissements américains et interfèrent avec les opérations militaires des États-Unis. Elles font peser une menace réelle sur nos intérêts de sécurité nationale[viii]. »

    Comme le disait déjà le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz : « la guerre n’est rien d’autre que la continuation des relations politiques avec l’appoint d’autres moyens[ix]. »

    Les intérêts économiques des multinationales française en Afrique

    La formule célèbre de Clausewitz souligne l’erreur consistant à ne définir l’impérialisme que sous un angle militaire. L’impérialisme est d’abord une réalité économique avant que d’être une pratique militaire. La première est la base matérielle et la véritable causalité de la seconde. La stratégie militaire française en Afrique fait l’objet d’un discours de justification et de légitimation qui aborde explicitement l’objectif de défense des intérêts économiques français. Cette stratégie est définie dans deux « livres blancs pour la défense et la sécurité nationale » respectivement datés de 2008 et 2013. Le livre blanc de 2008 insiste sur les tensions internationales liées aux « approvisionnements stratégiques » et à la « montée en concurrence avec les pays émergents » sur un continent richement pourvu en « matières premières stratégiques et en ressources énergétiques » qui constituent des « richesses vitales pour l’économie mondiale[x] ». Ce document annonce sans fard l’intensification immédiate et durable de l’interventionnisme militaire en Afrique : « l’Afrique viendra au premier rang de notre stratégie de prévention pour les quinze ans à venir[xi]. » Depuis nous avons eu la Libye, la Côte d’Ivoire, le Mali, la Centre-Afrique et maintenant l’ensemble des pays du Sahel.

    Le second livre blanc, celui de 2013 dresse un premier bilan « positif » de cette stratégie offensive qui est actualisé en 2017 dans un document intitulé « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale ». Outre l’objectif de porter l’effort de défense à 2 % du PIB à l’horizon 2025, ce dernier document insiste sur la production d’une « cohésion nationale » (en particulier dans la jeunesse) et sur la nécessité de soutenir l’industrie d’armement. Le premier point est directement relié à la mise en place d’un « service national universel obligatoire », lui-même connecté à la production d’une « cohésion nationale » permettant de mener les guerres en prévision : « La cohésion nationale conditionne la légitimité de l’action des armées par le soutien de la Nation aux décisions de recours à la force. Cette cohésion est aujourd’hui confrontée à la diffusion d’idéologies remettant en cause les valeurs et les principes de la République. […] Dans ce domaine, les armées jouent un rôle de socialisation, par leur recrutement mais aussi par les dispositifs auxquels elles participent (Garde Nationale, Service Militaire Volontaire, Service Militaire Adapté…)[xii]. » Le second prévoit le renforcement de la « Base Industrielle et Technologique de Défense » (BITD) argumenté comme suit :

    La Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française est constituée d’une dizaine de grands groupes de taille mondiale et de près de 4 000 PME, représentant en 2017 plus de 200 000 emplois en France, pour la plupart de haute technicité et difficilement délocalisables, avec un impact positif majeur sur la balance commerciale (supérieur à 6 Md€ en 2016). Elle est complétée par un ensemble de moyens et compétences étatiques (organismes de recherche, centres d’expertise et d’essais, agences…). […] la BITD doit être soutenue et entretenue à tous les niveaux (start-up, PME, ETI, grands groupes). Ce soutien s’exerce par des politiques de long terme en matière de recherche et d’investissement, de coopération, de soutien à l’export, d’acquisition et de protection vis-à-vis d’investissements étrangers[xiii].

    Il s’agit donc bien de préparer de nouvelles interventions militaires en réunissant les conditions matérielles (renforcement du complexe militaro-industriel) et idéologique (« Service National Universel » et plus largement discours et propagande de « cohésion nationale » et de défense des « valeurs de la République »). Cette préparation militaire et les futures guerres qu’elle annonce sont au service de la défense des intérêts des multinationales françaises dont les positions de monopoles héritées de l’histoire sont d’ores et déjà entamées par l’émergence de nouveaux acteurs internationaux (pays dit « émergents » et en particulier la Chine). Sans être exhaustif, il n’est pas inutile de rappeler quelques-uns de ces grands groupes que nos armées défendent en Afrique :

    Bon nombre des poids lourds du CAC 40 ou des plus grandes fortunes de France ont développé des activités florissantes (et parfois quasi monopolistiques) en Afrique : Bernard Arnaut (LVMH), Bouygues, Bolloré, Pinault (CFAO jusqu’à sa récente cession en juillet au groupe japonais Toyota Tsusho Corporation, TTC, filiale diversifiée du groupe Toyota), Seillière (Bureau Veritas), Jacques Saadé (CMA-CGM), Romain Zaleski (Eramet), Lafarge, Total, Technip, Vinci, Véolia, BNP Paribas, Natixis, Crédit Agricole, Alcatel, Accor, Gaz de France, Michelin, Alstom, Air France, KLM… Liste non exhaustive à laquelle il faudrait ajouter les marchands d’armes et quelques autres groupes, dans l’agro-alimentaire notamment avec par exemple les groupes Castel et Compagnie Fruitière. Et de manière générale, les rapports du CIAN (Conseil français des investisseurs en Afrique) le confirment chaque année : en dépit de la concurrence internationale accrue, entre les patrons français et l’Afrique, c’est toujours « je t’aime plus qu’hier et bien moins que demain[xiv].

    Ces grands groupes ont été les grands bénéficiaires des privatisations des services publics imposées par les Plan d’Ajustement Structurel du FMI et de la Banque mondiale à partir de la décennie 90. C’est ainsi par exemple la Lyonnaise des eaux qui bénéficie de la privatisation de la Compagnie Nationale des Eaux et de l’Electricité du Togo ou le groupe Bolloré qui hérite de la gestion du terminal de conteneur du port de Lomé. Au Cameroun le même Bolloré hérite du trafic portuaire de Douala et de l’exploitation du chemin de fer. Bouygues est présent désormais dans la production et la distribution de l’eau en Côte d’Ivoire et au Sénégal et dans la construction et l’entretien des infrastructures de transport. Orange domine la téléphonie mobile de la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest. Eau, électricité, chemin de fer, gestion des ports, téléphonie, etc. : la purge de l’ajustement structurel et de ses privatisations des services publics s’est traduite pour les multinationales françaises par l’accès à de nouvelles rentes particulièrement lucratives.

    Les ressources minières et énergétiques sont la seconde « rente » de nos multinationales protégée par l’armée française. Toutes les multinationales des industries pétro-gazières et minières françaises développent leur présence dans l’exploitation des ressources du continent. Le pétrolier Total réalise par exemple un tiers de sa production d’hydrocarbure sur le continent. Technip, un autre pétrolier est fortement présent dans la pétro-chimie nigériane. Dans la sidérurgie, Eramet domine au Gabon pour la production des alliages de manganèse. Orano (ex-Areva) exploite les mines d’uranium du Niger mais aussi en Afrique du Sud. La destruction systématique des compagnies étatiques mises en place au moment des indépendances se traduit partout par l’implantation directe des multinationales dans ces secteurs stratégiques.

    L’agro-industrie qui pendant l’époque coloniale et les premières décennies des indépendances a été une source de profit immense, demeure la troisième « rente » des multinationales françaises en Afrique. L’entreprise Géocoton est fortement implantée dans la production du coton pour l’ensemble des pays du Sahel. Bolloré exploite les palmeraies au Cameroun. Rougier exploite deux millions d’hectares de forêts au Cameroun, au Congo et au Gabon pour la production de contreplaqués.

    La place des multinationales françaises est résumée comme suit par l’économiste Jean Roch : « La part de marché de la France au Sud du Sahara s’élève à 8 % (contre 4 % au plan mondial) et dépasse les 15 % dans la zone CFA, ce qui n’est pas rien. Ainsi, malgré les difficultés de la reconversion, les entreprises françaises occupent bel et bien certains des secteurs les plus profitables des économies d’Afrique noire[xv]. » Les trois « rentes » évoquées ci-dessus expliquent la forte présence militaire française et la multiplication de ses interventions militaires. En Afrique aussi la guerre est bien la poursuite de la politique par d’autres moyens. Cela d’autant plus que la Chine offre des conditions contractuelles plus avantageuses et concurrence ainsi le « pré-carré » français. Maintenir par la force, la déstabilisation et la mise en dépendance sécuritaire ce qui ne s’obtient plus par la « concurrence libre et non faussée », telle est une des logiques de la politique africaine de l’impérialisme français sur le continent.

    La stratégie du choc

    S’interrogeant sur l’inscription dans la durée de la « crise malienne » et de l’intervention militaire française qu’elle a suscitée, l’historien malien Doulaye Konaté précise que « qui contrôle le Mali contrôle l’Afrique, si ce n’est toute l’Afrique[xvi] ». Huit ans après l’éclatement de la Libye grâce notamment à l’intervention militaire française, l’ensemble du Sahel est désormais déstabilisé. La présence militaire de Barkhane n’a pas amélioré la situation sécuritaire. Cette « insécurité » est à son tour avancée comme justification de la prolongation de « Barkhane » sur le long terme. Il n’est dès lors pas étonnant que de plus en plus de voix s’élèvent en Afrique pour interroger les véritables « buts de guerre » de Barkhane : sauver le Sahel de la menace « djihadiste » ou défendre les intérêts économiques et géopolitiques de l’impérialisme français ?

    Ces deux buts de guerres peuvent en apparence apparaître comme convergents mais sont en réalité structurellement divergents. Le premier passe en effet par un renforcement des Etats africains et le second par leur affaiblissement et leur maintien dans une dépendance économique et militaire avec l’ancienne puissance coloniale. L’affaiblissement des Etats africains est la base matérielle sur laquelle se développent les conditions de possibilité de la déstabilisation « djihadiste ». Il est le résultat de l’ensemble des politiques économiques néocoloniales. Des plans d’ajustement structurel (PAS) aux Accords de Partenariat Economique (APE) en passant par le Franc CFA, ces politiques convergent vers une destruction des capacités étatiques à assurer un minimum de présence scolaire, routière, économique, etc., dans des régions entières de chaque pays. Elles forgent dans chacune de ces nations une bipolarisation entre un « pays utile » et un « pays inutile » délaissé.

    Le maintien d’un degré d’instabilité permanent mais « contrôlable » permet à la fois de maintenir l’exploitation économique des « zones utiles » et de justifier la présence militaire étrangère durable. L’économiste et journaliste altermondialiste Naomie Klein[xvii] a largement documenté il y a plus d’une décennie cette « stratégie du choc » consistant à s’appuyer sur les « chocs psychologiques » qu’entraînent les désastres (naturels ou suscités) pour justifier des politiques qui auraient été rejetées autrement. La critique de cette stratégie est de plus en plus fréquente dans les opinions publiques africaines. Elle est cependant quasi-inexistante en France par peur d’être stigmatisé politiquement comme « complotiste » ou « conspirationniste ». Cette peur à conduit dans le passé récent à cautionner pour le pire la guerre en Libye et pour le mieux au mutisme face à celle-ci. Elle mène aujourd’hui à l’absence de mouvements et de protestations anti-impérialistes au moment même où l’Etat français renoue avec une stratégie agressive pour préserver ses intérêts en Afrique. Cette peur fait en conséquence partie du vaste processus idéologique visant à produire la « cohésion » dont a besoin l’Etat français pour mener ses ingérences militaires c’est-à-dire pour produire un consentement à la guerre. La mise en place du Service National Universel vient renforcer cette fabrique idéologique du consentement.

    Saïd Bouamama

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    Notes:

    [i] Jean-Luc Mélenchon, De nouveau, à propos du Mali, https://melenchon.fr/2019/11/29/de-nouveau-a-propos-du-mali/, consulté le 18 février 2020 à 8 h 45.

    [ii] « Mali : Un drame qui souligne combien la réponse militaire est lourde de dangers », http://international.pcf.fr/113560, consulté le 18 février 2020 à 8 h 55.

    [iii] Martine Cuttier, Bilan de la présence militaire européenne en Afrique subsaharienne, 2000-2010, Res Militaris, volume 2, n° 2, Printemps-Hivers 2012, p. 17.

    [iv] Ibid., p. 17.

    [v] Ibrahima Bayo, La carte militaire africaine des Etats-Unis dévoilées, Tribune Afrique du 3 décembre 2018.

    [vi] Ibid.

    [vii] Aline Leboeuf, La compétition stratégique en Afrique. Approches militaires américaines, chinoises et russe, Focus Stratégique, n° 91, IFRI, août 2019, p. 5.

    [viii] John R. Bolton, «Remarks by National Security Advisor Ambassador John R. Bolton on The Trump Administration’s New Africa Strategy», Maison Blanche, 13 décembre 2018, https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/remarks-national-security-advisor-ambassador-john-r-bolton-trump-administrations-new-africa-strategy/, consulté le 18 février 2020 à 11 h 55.

    [ix] Carl von Clausewitz, De la guerre, livre 1, Minuit, Paris, 1955, p. 703.

    [x] Défense et sécurité nationale : Le livre blanc, Paris, La Documentation française/Odile Jacob, 2008, chapitre 1, pp. 19-42.

    [xi] Ibid., chapitre 2, pp. 43-61.

    [xii] Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017, Bureau des éditions, Paris, Octobre 2017, p. 57.

    [xiii] Ibid., p. 66.

    [xiv] Thomas Noirot, Les entreprises françaises en Afrique. Pillage contre transparence, Outre-Terre, n° 33-34, 2012, p. 540.

    [xv] Jean Roch, La place des entreprises françaises en Afrique subsaharienne, https://www.afrique-demain.org/economie-140-place-des-entreprises-francaises-en-afrique-subsaharienne, consulté le 25 février 2020 à 12 h 00.

    [xvi] Doulaye Kounaté, dans le documentaire de Bob Coen et Éric Nadler : « guerre de l’ombre au Sahara », Arte France/Crescendo Films, 2014.

    [xvii] Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008.La source originale de cet article est Le Blog de Saïd BouamamaCopyright © Saïd Bouamama, Le Blog de Saïd Bouamama, 2020

    Source : Tribune diplomatique internationale, 5 mars 2020

    Tags : France, impérialisme, Afrique, françafrique,

  • Il est temps que l’Afrique se réveille!

    L’Afrique traverse une époque qui mérite que l’on se met au travail pour engager des réformes. Réformer ne signifie nullement imiter ou copier la manière de vivre de l’autre. L’autre n’est que le reflet de ce que l’on n’est pas, de ce que l’on déteste être et de ce l’on aspire être. Cependant, les réformes africaines ne seraient pragmatiques et effectives que dans la mesure où les africains, dans la substance de leurs richesses culturelles, se recentrent dans la finalité de notre lutte ; celle de faire apparaître une Autre Afrique.

    Une Afrique débarrassée de la violence de l’impérialisme et de l’immobilisme. C’est vrai, tout ça n’est qu’un rêve. La création de l’Union Européenne n’était qu’un rêve. La création d’Etat d’Israël n’était qu’un rêve. Et même la destruction de l’Afrique pharaonique n’était qu’un rêve.

    En revanche, nos rêves ne sont ni pour la soumission de l’autre encore moins de sa destruction. La philosophie de la vie africaine est une philosophie sacrée, puisée dans la sagesse de la Maat et dans la substance de la création. Toute vie est sacrée et mérite d’être protégée. C’est la substance de cette sacralité de la vie que constituera le socle de nos réformes. En revanche, une réforme sans aucune base idéologique ne serait qu’un poids pour la société et un élément perturbateur très nocif. C’est dans cette conscience qu’une lutte ne pourrait aboutir qu’en se basant sur une idéologie, un corpus de propositions et une sincérité sans faille que nous jugeons impératif de s’armer de science afin que ce rêve d’Unité de l’Afrique se réalise.

    Ce rêve de l’Unité africaine, à notre avis, ne serait réalisable qu’en trouvant ce lien qui réunifiera le peuple noir. Ce lien pourrait être notre misérable condition sociale, politique et économique. Il pourrait être aussi pour l’honneur de la dignité de l’africain. La couleur de notre peau pourrait permettre aussi à l’avènement d’une Afrique Unie.

    Cette urgente nécessité de trouver le cordon qui reliera tous les africains doit être le combat de chacun d’entre nous. Nous sommes qu’un seul peuple. Un peuple qui se noie dans la misère et dans le mépris de l’Occident. L’Occident, avec tout le mal qu’il eu à faire soumettre les africains, n’aidera ni les africains à se développer ni à se libérer.

    Maintenant, il nous reste qu’a chercher ce lien pour qu’enfin, l’Afrique devienne ce qu’elle était ; une Afrique libre et prospère.

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    Tags : Afrique, africains, colonialisme, colonisation, libération, lutte, impérialisme,

  • Pourquoi USA et Iran s’affrontent-ils au Moyen-Orient ? (Pourquoi l’assassinat de Soleimani ?)

    La guerre commerciale comme prémisse à la guerre militaire
    On oublie trop souvent qu’un tsunami politique ou militaire est le fruit d’une catastrophe économique, et que pour expliquer une conjoncture politique, diplomatique ou sociale, il faut examiner les fondements économiques d’une société.

    Le krach et l’effondrement monétaire à venir pourraient expliquer pourquoi, une simple étincelle, telle que l’assassinat du général iranien Soleimani, pourrait mettre le feu au Moyen-Orient d’abord et au monde entier par la suite. Il faut se méfier des diseurs de bonne aventure qui évaluent que les belligérants impérialistes ne sont pas prêts militairement à une guerre nucléaire et préconisent des calculs apaisants (couts-bénéfice), prouvant qu’une guerre militaire directe serait trop chère pour les États-Unis en faillite et pour l’Iran déconfit. La «rationalité» de la guerre commerciale impérialiste n’est pas soumise à ces calculs couts-bénéfice. À preuve, la guerre commerciale amorcée par les États-Unis contre la Chine coute plus cher aux États-Unis et à ses alliés exaspérés qu’au camp impérialiste chinois. Ce qui caractérise les conflits commerciaux impérialistes qui se terminent par la guerre militaire, c’est que les gains et les pertes de l’adversaire importent davantage que les leurs pour chacune des parties engagées dans le conflit. Une phase déjà atteinte depuis longtemps par ces deux puissances au Moyen-Orient.

    La crise boursière imminente

    Aux premiers jours de l’année 2020, les réalités géopolitiques viennent jeter le trouble chez les boursiers qui ne veulent pas croire ce qu’ils voient. L’once d’or, après une année 2019 marquée par une hausse de 19%, a grimpé de 1,6%, ce vendredi, à 1.552,40 dollars sur le Comex. Le baril de pétrole se maintient à 70 dollars USD. On n’attend plus que les représailles iraniennes sur les tankers ou les installations pétrolières dans le détroit d’Ormuz, une explosion en l’Irak ou la guerre totale dans le golfe Persique, nonobstant une guerre civile en Libye, impactée par la Turquie, ou encore que les Houthis détruisent les raffineries saoudiennes. D’autres étincelles dans la poudrière de l’économie mondiale pourraient être: l’implosion de la zone euro qui a déjà commencé avec les colombes et les faucons au sein de la BCE, l’augmentation des taux d’intérêt suite à la perte de confiance des prêteurs, un krach des actions, un krach obligataire, une faillite bancaire retentissante, une récession mondiale. C’est sous cette conjoncture économique extrêmement fragile et volatile que l’éléphant Donald a lancé ses drones dans la ménagerie de verre moyen-orientale.

    Précisons à l’intention des experts et des analystes que les États-Unis et l’Iran sont en guerre depuis nombre d’années, plus intensément depuis 2018, l’année ou l’administration Trump a répudié l’accord signé par Obama et par sept autres pays impérialistes sur le nucléaire iranien. Imposez des sanctions commerciales, financières, diplomatiques et politiques à un pays, et même à de tiers coupables de ne pas appliquer la politique extraterritoriale américaine constitue des gestes de guerre autant que jadis la «diplomatie des canonnières» amorçait l’intervention militaire impérialiste contre les pays coloniaux. Nous l’avons écrit moult fois, la guerre totale commence toujours par la guerre commerciale – pour le repartage des marchés – et se termine toujours par la guerre militaire afin de trancher. Religion, ethnie, école de pensée, et théories politique, financière ou militaire ne sont que la formalisation de ces forces économiques qui s’affrontent sur le champ de bataille de l’économie mondiale. Nul ne peut expliquer le conflit États-Unis – Iran s’il ne comprend pas les forces économique en jeu.

    L’escalade

    L’assassinat le 3 janvier à Bagdad du général Soleimani, commandant en chef des Gardiens de la révolution iranienne, constitue une escalade dans cette guerre qui n’avoue pas son nom. Pourquoi une telle agression contre l’Iran et quels pourraient en être les conséquences immédiates et à long terme?

    Cette guerre larvée que la République islamiste d’Iran mène au nom du camp impérialiste «émergent» contre le camp impérialiste décadent, dirigé par les États-Unis d’Amérique, a débuté en 1979 lors du renversement du gouvernement du Shah, dévoué à Washington, suivi de la proclamation de l’État islamique par Ayatollah Khomeini. À cette époque, le camp occidental ascendant se préparait à terrasser l’impérialisme soviétique en déclin et le capital iranien ne souhaitait pas se solidariser avec les Russes dont la chute définitive interviendra dix ans plus tard (1989). Ce n’est qu’au cours des années 2000 que l’Iran acculé au mur par les puissances occidentales se résoudra à faire alliance, informelle d’abord, puis formelle par la suite, avec l’Alliance de Shanghai «émergente» (Chine-Russie-CEI-Pakistan-Inde). Par son adhésion à l’Alliance de Shanghai l’Iran s’est rangé dans le camp asiatique. Aussi, la Chine est devenue le premier client pétrolier de l’Iran alors que l’Iran accouple sa route (Téhéran-Latakié) vers la Méditerranée à la «Route de la soie» Chinoise qui va de Hangzhou à Rotterdam en passant par Téhéran

    Tout le reste coule de cet alignement de l’Iran avec le camp chinois-russe contre le camp Atlantique déclinant. Comme le patriote libanais Hassan Nasrallah, secrétaire du Hezbollah, le soulignait récemment : « depuis des années l’impérialisme occidental tombe de Charybde en Scylla devant le Détroit d’Ormuz et dans toute la région du Golfe persique et du Grand Moyen-Orient », qui, depuis longtemps n’est plus à la portée des impérialistes occidentaux, mais qui est devenu le plan de ralliement de l’impérialisme « émergent » en Orient. Ce que l’ayatollah Ali Khamenei a résumé ainsi : « la riposte à l’assassinat du martyr Soleimani sera l’expulsion des forces US de la région ». Toute cette agitation médiatique n’est que l’expression politique, diplomatique et militaire des déboires de l’économie capitaliste mondialisée à l’Est comme à l’Ouest. Le même atavisme frappe aussi l’économie capitaliste des pays de la région, comprenant l’Iran ployant sous les sanctions américaines.

    L’unité retrouvée contre l’impérialisme yankee

    L’assassinat du général-chef des gardiens de la «révolution» iranienne est considéré comme «pain béni» – une manne venue du ciel – par les dirigeants du gouvernement iranien. Depuis des mois des manifestations populaires contre la vie chère, les privations, les mauvaises conditions de vie et de travail secouait l’Iran ouvrière que les Gardiens de la Révolution ne parvenaient pas à réprimer. Les manifestants demandaient que le gouvernement iranien s’occupe d’abord du peuple iranien paupérisé. Ce que la répression n’a pas réussi, l’assassinat du général Soleimani est en voie de le réaliser : l’unification des factions rivales en Irak (ce à quoi œuvrait Soleimani au moment de son exécution), et le ralliement national des révoltés iraniens sous l’autorité des mollahs. À croire que Donald Trump souhaitait donner un coup de pouce au grand capital iranien désespéré.

    Le prolétariat de cette région névralgique doit rester circonspect face aux manigances du capital international et maintenir ses revendications pour de meilleures conditions de vie et de travail pour toute la population.

    Par Robert Bibeau

    La Nation, 18 jan 2020

    Tags : Iran, USA, Etats-Unis, qassem Soleimani, Teheran, Washington, guerre commerciale, pétrole, impérialisme,

  • Les guerres de basse intensité du XXIe siècle : En attendant la lutte finale

    «L’ancien monde est déjà disparu, le nouveau monde n’est pas encore là, et dans cet entre-deux les monstres apparaissent»

    Antonio Gramsci

    Depuis toujours, l’homme se bat avec son prochain, et à plusieurs reprises au cours de l’histoire, des guerres particulièrement meurtrières ont eu lieu, faisant plusieurs millions de victimes. Il est connu que le monde actuel va mal et que la fin du XXe siècle et ce XXIe siècle devaient nous amener à la sérénité, maintenant que la Guerre froide appartient au passé. Après le démantèlement de l’Urss, l’Occident promettait «Un Nouvel Ordre» une «Fin de l’histoire» et une «paix pour mille ans». Les guerres se sont multipliées en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie centrale; principalement visés les pays arabes et musulmans.

    Il est primordial de dresser un bilan des guerres qui affligent plusieurs régions dans le monde afin de développer une conscience profonde d’indignation devant cette situation intolérable qui perdure et qui s’avère la poursuite d’un siècle marqué par plus de 200 guerres. Depuis le début du millénaire on compte jusqu’à ce jour 55 guerres, conflits armés, opérations militaires ou révoltes, cette période ayant été désignée par l’ONU comme un temps fort pour le développement avec les Objectifs du Millénaire. Mieux encore il semble qu’il n’y ait que 11 pays qui ne soient pas en guerre dans le monde. On y retrouve la Suisse, le Brésil, le Vietnam et curieusement le Qatar dont on sait qu’il est un exportateur net de la violence grâce à sa diplomatie du chéquier.

    La militarisation planétaire s’intensifie

    De fait nous dit le professeur Jules Dufour: «Avec le démantèlement de l’Urss on pensait que les dépenses militaires baisseraient; après une petite pause elles continuèrent d’augmenter de façon constante. Depuis le début du XXIe siècle le processus de militarisation de la planète s’est intensifié. La course aux armements ne s’est jamais arrêtée. Bien au contraire, plusieurs guerres sont venues alimenter les industries de guerre des grandes puissances. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une ère de grandes tensions entre les puissances occidentales et la Russie, mais aussi de la curée pour un redécoupage du Moyen-Orient et des pays arabes. 90% de décès dans toutes les guerres sont des civils et les États-Unis ont lancé 201 sur les 248 conflits armés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. (1)

    Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu 248 conflits armés dans 153 endroits à travers le monde. Les États- Unis ont lancé des opérations militaires à l’étranger 201 entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 2001, et depuis lors, d’autres, notamment en Afghanistan et en Irak.» (2)

    Les stocks nucléaires mondiaux

    Le professeur Jules Dufour rapporte que: «Selon les données analysées par Robert S. Hans et M.Kristensen en 2006, «malgré les incertitudes, le total mondial des armes nucléaires entreposées est considérablement inférieur à ce qu’il était pendant le pic de la Guerre froide en 1986 avec 70.000 têtes nucléaires. Par le biais de toute une série d’accords sur le contrôle des armes et des décisions unilatérales, les Etats possédant des armes nucléaires ont réduit le stock mondial à son niveau le plus bas en 45 ans. «Nous estimons que neuf Etats possèdent environ 27.000 têtes nucléaires intactes, dont 97% font partie des stocks des États-Unis et de la Russie Environ 12.500 de ces têtes nucléaires sont considérées comme étant opérationnelles, le reste étant en réserve ou en attente d’être démantelée parce que plus opérationnelles.» En dépit des réductions annoncées des armes nucléaires, le Sipri souligne que, leur puissance ne cessant d’augmenter, elles demeurent une menace importante. Aujourd’hui, huit pays (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan et Israël) possèdent plus de 20.500 têtes nucléaires. «Plus de 5000 sont déployées et prêtes à l’emploi, dont 2000 sont maintenues dans un état de haute alerte opérationnelle.» (1) (3)

    «Pour l’année 2010, les dépenses militaires globales ont atteint 1112 milliards d’euros. Malgré l’austérité budgétaire en Europe. Une réduction compensée par les pays du Sud, et les grands émergents en tête: Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

    Les ventes d’armes

    Centre névralgique de ce Sud qui s’arme, l’Asie a massivement importé l’année dernière. Des investissements qui sont liés au complexe équilibre régional. «La course aux armements à laquelle se livrent l’Inde et le Pakistan dure depuis plusieurs années, et participe de cette militarisation de l’Asie», témoigne Fabio Liberti, directeur de recherche à l’IRIS. Le montant des ventes d’armes et services à caractère militaire par les plus grandes firmes productrices le Top 100 du Sipri, s’est élevé à 395 milliards de dollars en 2012. «Ce chiffre record a été alimenté par une demande sans précédent des économies émergentes pour des avions militaires et la hausse des tensions régionales au Moyen-Orient et (dans la zone) Asie Pacifique», explique Ben Moores, de IHS Janes. En 2014, l’Arabie saoudite a fait des acquisitions pour une valeur de 64,4 milliards de dollars. Ce pays a dépassé l’Inde pour devenir en 2014 le premier importateur mondial d’équipements militaires.» (1)

    Comment procède l’Occident pour créer le chaos constructeur?

    L’Occident, à sa tête les Etats-Unis, est constamment en train de tenter de remodeler le monde (reshaping:) à sa convenance en fonction de ses intérêts (doctrine du PNAC Project for New American Century)). Ses vassaux sont là pour ramasser les miettes. Depuis le début du siècle conclut le professeur Jules Dufour. Ce sont principalement les membres de l’Otan qui ont semé la terreur et la mort sur cette planète. Ils l’ont fait directement ou par procuration. Le bras militaire de l’Occident exécute une veille permanente aux intérêts des pays membres et n’hésite pas à intervenir, avec les armes, pour les sauvegarder et ce peu importe les conséquences sur les établissements humains et sur les peuples affectés. Des pays détruits, des milliers de morts et des sociétés désintégrées.

    Pour justifier aux yeux de l’opinion publique ses interventions, l’OTAN a mis en place un scénario diabolique pour évincer tout leader ou tout régime «infidèle» qui sera appelé «rogue state», Etat voyou. La technique est la suivante: (1)

    1°Infiltration dans les réseaux sociaux de messages faisant appel au renversement du pouvoir en place et déstabilisation des institutions nationales

    2°Accusations de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité contre le régime devant être évincé du pouvoir;

    3°Constitution à l’étranger d’un gouvernement provisoire rendu légitime par une reconnaissance formelle de la part des gouvernements occidentaux;

    4°Résolution soumise et approuvée par le Conseil de sécurité de l’ONU autorisant le recours à la force armée contre le régime en place dans le but de «sauver» des vies humaines; 5°Création dune zone d’exclusion aérienne (moyen utilisé dans la guerre contre la Libye), 6°Demandes répétées au Président ou au Premier ministre de quitter le pouvoir, par des menaces de sanctions; adoption de sanctions économiques et politiques;6°Interventions armées aériennes et terrestres; reconnaissance de la victoire obtenue par les combattants maintenant perçus par l’Occident comme étant des héros et même des «révolutionnaires».(1)

    Le professeur Dufour oublie d’ajouter, selon nous, le rôle diabolique des médias mainstream qui martèlent en boucle la légitimité du magister dixit. On pourrait aussi compléter en parlant de main basse sur les ressources par l’envoi des sociétés multinationales pour s’approprier tout ce qui est comestible. Après avoir rendu exsangue le pays, il est abandonné à lui-même, la guerre civile, il devient une zone grise en se somalisant inexorablement.

    Les guerres de basse intensité au XXIe siècle

    Il est curieux d’appeler conflits de basse intensité des guerres qui fauchent des milliers de vies. Le label classant les guerres selon les intensités se base sur un étalonnage qui a pour référence les conflits des deux guerres mondiales du siècle dernier. Un constat: quel que soit le type de guerre, les armes ont été achetées par les belligérants et les vendeurs que sont les marchands de morts vendent certaines fois aux deux protagonistes. Le résultat étant le chaos.

    Pour le professeur Jules Dufour, selon l’état du monde 2015, «seule une minorité (des guerres du XXIe siècle) peuvent être décrites comme des conflits interétatiques. Les autres mettent aux prises un État, souvent déliquescent, et une ou plusieurs rébellions, avec pour enjeu le contrôle du pouvoir, du territoire ou des ressources naturelles. Les divisions ethniques et religieuses alimentent ces nouveaux conflits. Mais ils s’enracinent surtout dans les conséquences de la mondialisation, qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. Dans la plupart des cas, les guerres du XXIe siècle procèdent de la décomposition institutionnelle et sociale, tout en s’inscrivant dans le cadre des rivalités entre les grandes puissances, anciennes ou nouvelles.(…)»(1)

    En Afrique, le Maghreb n’a pas été épargné, avec la révolution salafiste djihadiste les révolutions en Tunisie et en Égypte en 2010 et 2011 sont des facteurs d’instabilité, l’intervention de l’Otan en Libye en 2011 a amené un chaos durable. Le Mali fait face à une guerre civile. Malgré l’intervention de la France, la situation est délicate avec les groupes séparatistes touareg depuis 2012. Malgré l’accord d’Alger de 2015, la guerre continue.

    « La Corne de l’Afrique a continué de vivre dans un climat de terreur et, tout particulièrement en Somalie ou les Shebab poursuivent leur occupation d’une portion du territoire national depuis 1991. Il n’a plus d’Etat au sens institutions centrales. Le conflit inter-soudanais depuis 2011, les grands déplacements de populations et les nombreux camps de réfugiés fuyant la guerre ont marqué la guerre civile au Darfour à partir de 2002. Plus au coeur du continent, nous avons la première guerre civile en Centre-Afrique entre 2004 et 2007 ponctuée de massacres interconfessionnels, des combats fréquents en RDC, la guerre djibouto-érythréenne en 2008, la rébellion islamiste au Nigeria dès 2009, la guerre civile en Libye à partir de 2013.» (1) (4)

    Le Moyen-Orient et l’Asie 27 conflits armés: de nouveaux Sykes-Picot?

    Les conflits les plus meurtriers, poursuit Jules Dufour, ont eu lieu après 2001. L’Afghanistan a été à partir de 2001 jusqu’en 2014 par une coalition de 40 pays (Otan États-Unis). Des dizaines de milliers de morts. (1) Malgré le retrait de l’Otan la situation est chaotique.

    « Les taliban sont aux portes du pouvoir. Le Moyen-Orient continue d’être un champ de bataille. Une véritable hécatombe s’abat sur cette région depuis trop longtemps. Israël a livré trois guerres contre les Palestiniens de Ghaza, une en 2008-2009 une seconde en 2012 et la troisième en 2014 faisant des milliers de victimes. L’Irak est en guerre depuis une trentaine d’années. Depuis 2003, c’est un état de guerre permanente même si les Etats-Unis se sont retirés en 2011. La guerre se poursuit contre l’EI devenu Daesh et dont on ne connaît pas la finalité. La Syrie est à feu à sang depuis 2011. Les différentes coalitions offshore dont Jebhat An Nosra sponsorisées par l’Occident ont permis l’avènement de Daesh dont la prospérité ne peut s’expliquer que par l’adoubement occidental. Le Yémen est dans un état d’instabilité chronique depuis 2001.» (1)

    Depuis mars, une coalition menée par l’Arabie saoudite tente de chasser les Houtis. Des milliers de morts sans résultat. Selon l’ONU, plus de 21,1 millions de Yéménites ont désormais besoin d’assistance humanitaire – soit 80% de la population -, 13 millions d’entre eux souffrent de pénurie alimentaire et 9,4 millions ont un accès réduit à l’eau.

    Les conséquences des guerres: les murs de la honte

    Prenant exemple sur le mur de Berlin et sur celui érigé par Israël dans les territoires occupés, et celui de l’Egypte contre Ghaza, le projet de la Tunisie vise à ériger un mur en face de la Lybie. Pour rappel, le continent compte sept: Le mur des sables entre le Maroc et la République sahraouie, les murs autour des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, le mur entre le Zimbabwe et la Zambie, le mur entre le Botswana et le Zimbabwe aussi appelé le grillage de la discorde, le mur entre l’Afrique du Sud et le Zimbabwe et, enfin, le mur entre l’Afrique du Sud et le Mozambique. Une forte opposition à la construction de ce mur est venue de la Libye: pour les responsables de Fajr Libya (coalition de milices au pouvoir) dans l’ouest du pays, il n’y a pas de mots assez durs, c’est un nouveau «mur de Berlin»,

    Le conflit centenaire israélo-palestinien

    Enfin nous ne devons pas oublier de citer, un conflit dont on parle peu est celui opposant Israël aux Palestiniens depuis un siècle avec cette fameuse déclaration de Balfour qui vient implanter le sionisme au coeur de la Palestine.

    «Sur quel ton et dans quelle langue faut-il vous le dire?», demande Gideon Levy aux États-Unis et à l’Europe, exigeant des sanctions contre Israël, seules à même de parvenir à une égalité des droits entre Israéliens et Palestiniens. (…) Les Américains ont plié bagage, les Européens ont renoncé, les Israéliens s’en réjouissent et les Palestiniens sont désespérés. (…) Jusqu’à présent, on a utilisé la flagornerie à l’égard d’Israël, lui présentant une carotte après l’autre pour tenter de lui plaire. Cela s’est avéré un échec retentissant. (…) Tant qu’ils n’ont pas à payer le prix de l’occupation et que les citoyens ne sont pas sanctionnés, ils n’ont aucune raison d’y mettre un terme et même de s’en préoccuper.» (5)

    Les empêcheurs que sont les nouvelles puissances montantes

    L’Empire ne perd pas son temps il cherche une autre proie. Il y aura des découpages à la Sykes-Picot mais leur durée de vie dépendra de la nécessité ou non pour l’Empire de créer un nouveau conflit – et de le gagner- pour s’accaparer ce qui reste de matières premières (énergie, métaux rares.). Cependant plus rien ne sera comme avant. Je pense que la machine impériale est grippée. L’Empire et ses vassaux seront de plus en plus contrés par des puissances qui comptent, à la fois sur le plan financier économique et même militaire comme c’est le cas de la Chine, de la Russie et de l’Inde.

    Le tournant a commencé à être pris avec l’effondrement des tours jumelles qui a libéré les néo-conservateurs dans leur fuite en avant et ceci jusqu’en 2011. Pour la première fois deux pays du Conseil de sécurité ont mis leur veto à propos de l’attaque de la Syrie… Le conflit est loin d’être réglé, mais il montre que les Etats-Unis ne sont plus les seuls à décider. Le barycentre du Monde bascule inexorablement vers l’Asie.

    Antonio Gramsci a raison d’écrire qu’entre l’ancien et le nouveau monde apparaissent les monstres. Une certitude: les faibles et les ratés vont périr, dixit Nietzche. Nous ne devons être ni faibles ni ratés et ce ne sont pas des combats d’arrière-garde sur la langue qui vont permettre à l’Algérie de répondre avec des arguments appropriés pour seulement espérer survivre dans un monde sans éthique.

    1.Prof. Jules Dufour http://www.mondialisation.ca/laube-du-xxieme-siecle-plus-darmements-plus-de-guerres-la-spirale-de-la-terreur-et-de-la-mort-se-poursuit/5440161 av 15

    2. http://allainjules.com/2014/05/26/guerres-90-des-morts-sont-des-civils-sur-248-conflits-les-usa-en-ont-provoque-201/

    3. (http://www.mondialisation.ca/stocks-nucl-aires-mondiaux/3504

    4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_guerres#.C3.80_partir_de_2000

    5.Gidéon Levy http://zamane.ma/fr/%E2%80%89arretez-de-vous-prosterner-devant-israel%E2%80% 89%E2%80%89/

    Article de référence : http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur _chitour/222276-en-attendant-la-lutte-finale.html

    Professeur Chems Eddine Chitour

    Ecole Polytechnique Alger

    Source

    Tags : Etats-Unis, impérialisme, crise économique, pétrole, guerres, conflits,

  • Non à l impérialisme français en Afrique !

    En Afrique de l’Ouest, Centrale, Equatoriale et du Sahel, les travailleurs sont privés de leurs richesses par les capitalistes, principalement français, et leurs laquais.

    Malgré les indépendances de façade, les anciennes colonies françaises du continent sont toujours sous le joug de deux traités coloniaux :

    1- Le Pacte Colonial : 400 milliards d’euros volés chaque années aux peuples d’Afrique par la banque de France.

    2- Le France CFA : Issu de la vieille monnaie colonile, son cours et sa valeur sont décidés par le ministère français de l’économie. Les billets sont imprimés en France, par la Banque de France.

    Derrière ce pillage se cache la bourgeoisie française, Bolloré, Total, Orano, Lesieur-Avril, Enedis et tant d’autres ! Les mêmes que ceux qui nous imposent la précarité, le chômage et nous refusent la vie digne ici en France, imposent la misère, l’exploitation barbare et la guerre en Afrique !.

    Travailleurs de France, unis avec les travailleurs d’Afrique, brisons les pilliers sur lesquels reposent les monopoles ! Brisons l’impérialisme ! Unis, construisons un monde nouveau, de travail, de dignité et de paix ! Pour la révolution et le socialisme !

    Source : Jeunes Communistes Lyon

    Tags : Franc CFA, France, françafrique, impérialisme, Pacte Colonial,

  • Le Maroc, victime de l’impériealisme pour l’éternité?

    La France et les Etats-Unis ont su faire du Maroc au cours du 20ème siècle une véritable tête de pont occidentale dans une région à grands enjeux géopolitiques, stratégiques et commerciaux.

    Entre accords de libre-échange et plans d’ajustement structurel, quel est le coût économique et politique de l’orientation stratégique pro-occidentale séculaire pour le Maroc ?

    Celle-ci est-elle responsable de l’échec patent du projet de société marocain?

    Et à l’heure de l’émergence de la Chine et la Russie, n’est-il pas temps de jouer la carte du monde multipolaire et de retrouver une forme d’indépendance ?

    Pour en discuter, la section française du Parti Socialiste Unifié aura le plaisir de recevoir M. Aboubakr Jamaï, professeur d’université au l’université IAU à Aix-en-Provence, rédacteur en chef et journaliste d’investigation et co-fondateur de Le Journal Hebdomadaire Inscription obligatoire sur le lien : xxxxx Lieu : Librairie Résistances, 4 villa compoint, 75017 Paris. PSU – section France

    Source : PSU France

    Tags : Maroc, impérialisme, colonialisme, monarchie, dictature, Aboubakr Jamaï,