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  • Maroc révélation : Ben Barka, Hassan II et les autres

    L’avocat de la famille Ben Barka vient de publier un livre témoignage pour dire ce qu’il sait du célèbre Mehdi, mais aussi de Hassan II, De Gaulle, Castro, etc. Le résultat, dont TelQuel publie de larges extraits, vaut le détour.

    “S’il vous plaît, laissez le prince gagner !”

    Ma première rencontre avec le futur roi Hassan II aurait dû avoir lieu à Ifrane, au cours de l’été 1942 ou 1943. J’avais 13 ou 14 ans. Je jouais au tennis avec un ami lorsqu’un capitaine de l’armée française se présente à la porte du court et m’interpelle : “Accepteriez-vous de jouer avec le prince ?”. Je ne comprends pas sa question.

    – Avec quel prince ?

    – Le fils aîné de Sa Majesté
    le Sultan, le prince Moulay Hassan.

    – Je joue assez mal et le prince ne sera sans doute guère intéressé par nos échanges de balles, lui réponds-je étonné.

    – Bien sûr que si, car le prince ne joue que depuis peu. Mais une condition s’impose. Si vous acceptez de jouer avec lui, vous devez le laisser gagner.

    La condition émise par l’officier me dresse les cheveux sur la tête ! Tout mon tempérament de “Sagittaire” me porte exactement au contraire… Il m’arrivera souvent de perdre au cours de ma vie, mais jamais dans aucun jeu, dans aucun sport, dans aucun procès, je ne l’ai fait ou accepté volontairement. Ma réponse fuse : “Prince ou pas, il n’en est pas question”.

    L’accident-attentat contre la Volkswagen

    Novembre 1962, Mehdi Ben Barka est victime d’un “accident”, véritable attentat contre sa personne. Il a quitté Rabat pour Casablanca, accompagné d’un futur député, Mehdi Alaoui, dans une Volkswagen, conduite par un chauffeur membre du parti. Le véhicule est suivi de près par une Peugeot 403 des services de police chargés de surveiller, depuis plusieurs jours, tous ses déplacements. A bord ont pris place des agents du CAB 1. Brusquement, dans une longue courbe surplombant un ravin non loin de Bouznika, la 403 accélère, passe devant la Volkswagen et se rabat devant elle, commettant ainsi, délibérément, ce qu’on appelle une “queue-de-poisson”. Pour éviter l’accrochage et la chute dans le ravin, le chauffeur de la Volkswagen donne un coup de volant brutal à gauche, renversant son véhicule de l’autre côté de la route, dans le fossé. Le chauffeur et Mehdi Alaoui se sont évanouis sous le choc. Ben Barka, éjecté du véhicule, non. Appelant de l’aide, il est entendu par des ouvriers agricoles proches qui viennent aussitôt lui porter secours, ainsi qu’à ses compagnons. Les policiers sont descendus de la 403 et reviennent en arrière. Constatant la présence de témoins, ils prennent immédiatement le chemin inverse et disparaissent avec leur véhicule ! Une voiture de passage transporte les victimes à Rabat. Par le plus grand des hasards, elle est conduite par le procureur du roi près la Cour Suprême ! Il est donc le premier informé de ce qui vient d’arriver. Sur le coup, Ben Barka ne s’est pas plaint. Mais, dès son retour chez lui, une douleur à la nuque le terrasse. Transporté d’urgence dans une clinique de la ville, la fracture d’une vertèbre cervicale est diagnostiquée. Cet établissement est le plus réputé de Rabat, mais son directeur entretient des relations étroites avec le Palais… Le parti place donc des gardes devant la porte de la chambre de Ben Barka, qui se relayent jour et nuit. Inquiet des soins qui lui sont prodigués et des allées et venues de “particuliers douteux”, son frère décide de l’emmener en Allemagne. Le 22 novembre, ils arrivent à Cologne. Après quinze jours de soins intensifs, Ben Barka est de retour, avec une “minerve”.

    “Jamais il ne remettra les pieds au Maroc !”

    Le roi, selon certains, a tenu au palais royal, dès le 25 mars 1965, un conseil restreint avec Oufkir, Dlimi, Moulay Hafid et Driss M’Hammedi, le directeur général du cabinet royal, pour évoquer le “cas Ben Barka”, peut-être beaucoup plus nocif à l’étranger que s’il était au pays. Son retour au Maroc s’imposait donc, d’une manière ou d’une autre, de son plein gré – ce que le roi savait impossible – ou de force. En même temps qu’il reçoit les représentants des partis en avril, Hassan II cherche donc à prendre contact avec Mehdi Ben Barka. Espère-t-il ainsi diviser les dirigeants de l’UNFP ou songe-t-il, réellement, à lui confier une responsabilité importante dans la grave crise que vit le Maroc ? Ne va-t-il pas simplement tenter de l’appâter, de le piéger, pour le convaincre de rentrer de son plein gré servir le pays ? En fait, pour l’arrêter, voire le liquider, dès son arrivée ? Le roi n’a-t-il pas averti le 13 avril : “Tous ceux-là doivent comprendre que le temps des complots et des troubles est révolu… J’attire leur attention que notre clémence n’aura d’égal que notre fermeté” ? Simone Lacouture raconte dans L’Evénement, en octobre 1966 : “Il y a deux ans lorsque je fus reçue pour la dernière fois par le roi, on parlait du retour de Ben Barka, à la suite de la mesure royale d’amnistie des condamnés du complot de juillet. Lorsque je lui ai demandé si cette éventualité était envisageable, il bondit comme sous l’effet d’une insulte : ‘Ben Barka ? Jamais, vous entendez ! Jamais il ne remettra les pieds au Maroc. Souvenez-vous de ce jour et de ce que je vous dis : jamais Ben Barka ne rentrera ici. Je vous en donne ma parole d’honneur’”.

    Quand Castro dit non

    Avant le “retour de force” de Ben Barka au Maroc, Hassan II tente de lui couper ses “élans révolutionnaires”. Au moment même où, pour l’inviter à rentrer de son plein gré, il envoie le prince Moulay Ali à Francfort, il prie Fidel Castro de ne plus le recevoir à Cuba…au risque de voir abandonné par le Maroc l’important contrat signé début 1965 pour l’importation d’environ 150 000 tonnes de sucre, chaque année. Le coup est très dur pour Cuba, qui risque alors de perdre un gros client : le Maroc. Mais c’est mal connaître le “lider maximo”. Fidel Castro n’accepte pas le marchandage hassanien : “Que le Maroc cesse d’acheter son sucre à Cuba, s’il le veut, mais pas de chantage à l’égard de mon ami le président Ben Barka”. En revanche, Fidel Castro avertit fin septembre le leader marocain de la requête du gouvernement marocain à son encontre. La “démarche” de Hassan II est connue des services français. Je l’ai retrouvée dans le dossier du SDECE (contre-espionnage français). Un deuxième avertissement lui est donné, indirectement, au cours de l’été. Sa famille en résidence au Caire reçoit conseil de déménager dans un quartier plus résidentiel, plus surveillé par la police égyptienne. Ce qu’elle fait.

    De Gaulle n’a pas tenu promesse

    Novembre 1965, quelques jours après la disparition de Ben Barka, Hassan II reçoit, à Fès, le colonel Albert Touya, émissaire français. Celui-ci lui remet le rapport arrivé de Paris et l’informe de la requête de la France : le départ de Mohamed Oufkir ! Le souverain, qui a reçu son ministre dès son retour de Paris, le défend. Il reçoit finalement l’ambassadeur de France vers 18h. Le roi montre d’abord qu’il est très vexé : “L’affaire est grave… Donnez-moi un délai de trois jours. Lorsqu’on attaque un ministre, c’est moi-même que l’on attaque. Comment peut-on supposer vrai tout ce que vous me racontez, alors que je devais aller à Paris le 11 novembre, qu’Aherdane en revient, que votre ministre Pisani allait venir ? Et, c’est dans ces conditions qu’Oufkir et Dlimi seraient allés à Paris pour faire le coup, comme l’on dit ? Croit-on que moi-même, j’ai pu avoir participé en quelque manière à toute cette affaire ? Mon éthique est l’honneur, la tradition de ma famille… La raison d’État doit l’emporter… Qu’y a-t-il en balance dans tout cela ? D’un côté, une affaire de truands, de l’autre les rapports entre la France et le Maroc… Tout ce que je demande, c’est la vérité. Ce qu’on insinue est impossible”. En bref, Hassan II écarte toute idée de se séparer d’Oufkir. De Gaulle a été informé, dès le matin, de la position intransigeante du roi. Il n’en est que plus irrité. Est-ce la raison du message en retour qu’il a adressé à la mère de Mehdi Ben Barka ? Je suis convoqué à l’ambassade de France en fin d’après-midi. Le conseiller juridique m’apprend la réponse. Je lui demande de me remettre le texte. “Il n’en est pas question, me dit-il. Mais vous êtes autorisé à l’apprendre par cœur !” Après discussion, j’obtins le droit de le recopier, d’en faire état à ma seule cliente, mais de ne pas le communiquer à des tiers ! “Veuillez faire savoir à la mère de Mehdi Ben Barka que le général de Gaulle a bien reçu la lettre qu’elle lui a adressée et qu’il tient à l’assurer que la justice exercera son action avec la plus grande rigueur et la plus grande diligence”.

    J’en fais part sur-le-champ à la mère de Mehdi Ben Barka et à Abderrahim Bouabid. L’engagement solennel du chef de l’État français leur redonne courage. La France n’est-elle pas le pays des droits de l’homme, des libertés, de la justice ? Hélas, Fatouma Bouanane décèdera le 20 octobre 1970, quelques jours après le Général, sans en savoir plus sur le sort de son fils.

    Le show de Dlimi

    Octobre 1967 : le directeur général de la Sûreté nationale marocaine, Ahmed Dlimi, se présente au palais de justice et se constitue prisonnier ! Une véritable comédie policière, avec même des barrages aux abords des aérodromes, a précédé son arrivée…alors qu’il dormait tranquillement dans un bon lit parisien. Il a voyagé dans la nuit du 17 au 18 sous le nom de “M. Ben Mokhtar, commerçant” ! Depuis son débarquement, la nouvelle a été soigneusement cachée par ses avocats. Suprême plaisanterie, l’audience de la Cour du 19 octobre a commencé à l’heure prévue, sans qu’aucune information ne soit donnée sur “l’arrivée de Dlimi”. A 16 h, une grande agitation se produit aux grilles du palais. Les chuchotements augmentent dans la salle d’audience… A 16 h 30, une 404 franchit les grilles. L’homme qui en descend déclare, au premier gendarme qui l’interroge, qu’il est bien Ahmed Dlimi. Pourquoi lui avoir laissé tant de temps depuis son passage à Orly ? Sans doute pour lui permettre d’organiser sa défense. On sait aujourd’hui qu’un arrangement a même été passé avec lui avant son départ de Rabat ! Dlimi, en plein accord avec Hassan II, qui lui a donné l’ordre formel de se taire, joue les innocents. Son avocat sollicite de la Cour sa mise en liberté provisoire immédiate ! Offusqués, nous décidons avec le représentant de la partie civile de quitter l’audience en signe de protestation… De l’autre côté, à Rabat, pour que la comédie soit complète, Hassan II condamne Dlimi à 120 jours d’arrêt de rigueur pour “abandon de poste”. Mais il décide, en même temps, de le nommer lieutenant-colonel, une promotion !

    Ils avaient le même tailleur…

    Hassan II raconte qu’il était très intime de Ben Barka dans sa jeunesse : “C’était un bon compagnon, un vieux copain…” Et d’ajouter : “C’est à Ben Barka que je dois de m’habiller avec élégance… Plus tard nous avions le même tailleur, M. Kamps. A l’époque le costume coûtait 150 000 anciens francs”. Or, par le plus grand des hasards, j’acquis ces dernières années un costume chez un commerçant de l’avenue Félix Faure à Paris, qui me dit être un ancien ouvrier tailleur chez M. Kamps. Et il me raconta que “le prince Moulay Hassan était venu un beau jour commander cent costumes”. Pas Ben Barka !

    Maurice Buttin. Une affaire, un homme

    D’origine marocaine, puisqu’il est né à Meknès en 1928, Maurice Buttin s’est inscrit au barreau de Rabat dès 1954. Onze ans plus tard, il fait son entrée dans la grande histoire en acceptant, au nom de la mère de Mehdi Ben Barka, de prendre l’affaire en main. 45 longues années de lutte acharnée, entre Rabat (où il a longtemps été interdit de séjour) et Paris, n’ont pas suffi à faire éclater tous les verrous, toute la vérité. Buttin, bon pied bon œil, n’a toujours pas renoncé et ne le fera sans doute jamais. C’est l’histoire de ce demi-siècle d’espoirs et de frustrations, mêlée à la petite histoire de la gauche marocaine, qu’il nous raconte dans son livre Hassan II, De Gaulle, Ben Barka : ce que je sais d’eux, qui vient de paraître aux éditions Karthala.

    Editing TelQuel No 446, 12 nov 2010

    Tags : Maroc, Makhzen, Mehdi Ben Barka, Oufkir, Hassan II, Mossad, SDECE, 

  • Maroc: Les vérités gênantes d’un professeur israélien sur les relations entre Hassan II et Ben Barka avec le Mossad

    Le professeur Yigal Bin-Nun, un Israélien d’origine marocaine, « spécialiste des relations SECRÈTES » entre l’Etat hébreu et le royaume du Maroc, a publié récemment une rectification au travail de deux journalistes israéliens paru dans le quotidien Yediot Aharonot sur l’implication du Mossad dans l’assassinat de Mehdi Ben Barka. L’enquête de Yediot Aharonot avait été reprise par le quotidien Le Monde.

    La rectification de Bin-Nun, qui est passée totalement inaperçue, fourmille pourtant d’informations non publiées par Yediot Aharonot et Le Monde. Il conclut dans ce papier, que nous publions ci-dessous, avoir rencontré, par l’intermédiaire de l’ancien ministre et ambassadeur Ahmed Ramzi (décédé en 2012), le général Hamidou Laânigri, alors patron de la DST marocaine, à Paris.

    Ygal Bin-Nun explique avoir révélé à Laânigri la véritable identité du fameux Chtouki, l’un des auteurs de l’enlèvement et assassinat de Ben Barka.

    Bin-Nun, qui a rencontré plusieurs agents du Mossad qui ont participé à l’opération, assure qu’il va publier prochainement un livre sur l’affaire Ben Barka. Une annonce qu’il avait déjà faite en 2004 dans Le Journal hebdomadaire.

    Les agents du Mossad et la mort de Mehdi Ben Barka

    Voici quelques rectifications à l’article de Yediot Aharonot sur les circonstances de la mort de Mehdi Ben Barka. Je n’ai jamais dit aux journalistes qu’Israël était impliqué dans l’assassinat de Ben Barka mais qu’il avait été sollicité par Ahmed Dlimi de la Sécurité nationale marocaine, pour faire disparaitre sa dépouille. En outre, à mon avis le roi Hassan II n’a pas donné l’ordre de tuer Ben Barka et ni Dlimi ni son patron Mohamed Oufkir n’ont dit aux Israéliens qu’ils avaient l’intention de tuer Ben Barka, qui d’ailleurs, avait d’excellentes relations avec les Israéliens.

    Selon les protocoles des entretiens entre le chef du Mossad Meir Amit le premier ministre Levy Eshkol, les Israéliens n’auraient jamais accepté de collaborer à un projet de ce genre. La mort du leader marocain n’a été causée que par un excès de zèle de la part de Dlimi, et Oufkir n’était pas impliqué dans ce meurtre. Ben Barka ne constituait aucun danger pour Israël, bien au contraire, il a longtemps soutenu la diplomatie israélienne dans les pays du tiers monde et avec Abderrahim Bouabid, il œuvra pour la sauvegarde des droits des Juifs du Maroc.

    Le 28 mars 1960, Golda Meir, ministre des Affaires étrangères avait même dépêché à Ben Barka un émissaire spécial, Yaacov Caroz, bras droit du chef du Mossad Isser Harel. Ben Barka demanda à cette occasion aux Israéliens une aide financière pour son parti. Durant son deuxième exil en Europe il reçut un salaire mensuel d’Israël par l’intermédiaire d’Alexandre Easterman du Congrès juif mondial. Mais les relations entre Ben Barka et Israël se détériorèrent lorsque Ben Barka osa demander à Caroz des armes qui seraient utilisées par son parti lorsqu’il déciderait de prendre le pouvoir par la force. A partir de cet entretien, Golda Meir conseilla à son ambassade à Paris de se méfier de l’exilé et de privilégier les contacts avec l’entourage financier du prince héritier Moulay Hassan. On peut comprendre le discours antiisraélien de Ben Barka au Caire par la décision d’Israël de minimiser ses relations avec lui (y compris le salaire) au profit du Palais. Sur les relations entre Ben Barka et Israël voir mon article.

    La coopération officielle entre le Maroc et Israël, dans le domaine politique, sans rapport avec l’émigration juive du Maroc, débuta en février 1963. Elle fut précédée par « l’accord de compromis » conclu au début août 1961. Contrairement à ce qui a été publié en mon nom, Oufkir n’avait aucun rapport avec cet accord pour le départ collectif des Juifs du Maroc moyennant une indemnisation de 50 à 250$, sous couvert de l’organisme humanitaire d’émigration HIAS (Hebrew Sheltering and Immigrant Aid Society). Il s’est même prononcé contre les conditions de cet accord. Voir mon article :

    Oufkir effectua quatre visites en Israël

    Les relations secrètes israélo-marocaines s’inscrivent dans le cadre de « la politique de la périphérie » préconisée par le premier ministre David Ben Gourion. Des contacts étroits furent établis surtout avec le roi Hussein de Jordanie, avec le général Qasim d’Irak, ainsi qu’une alliance spéciale (Kalil) entre Israël, l’Iran et la Turquie, et une autre alliance entre Israël, l’Éthiopie et le Soudan. Sans compter les relations avec les pays d’Afrique occidentale.

    La première rencontre officielle entre les deux pays eut lieu entre le bras droit de Isser Harel – Yaacov Caroz, le général Mohamed Oufkir et le commissaire de police français, délégué à l’Interpol, Émile Benhamou, à son domicile de Paris, rue Victor Hugo, suivie d’une série de rencontres entre Oufkir et David Shomron, du Mossad, dans les hôtels genevois Beau Rivage (quai du Mont-blanc 13) et Cornavin (23 boulevard James-Fazy). Oufkir avait reçu précédemment le feu vert de Hassan II.

    À la mi-février, Ahmed Dlimi, l’adjoint d’Oufkir, effectua un voyage en Israël et participa à des réunions de travail avec le Mossad. Le 12 avril 1963, l’ambassadeur d’Israël à Paris, Walter Eitan, rencontra son homologue marocain en France, Mohamed Cherkaoui. Oufkir effectua quatre visites en Israël, la première en janvier 1964 et rencontra Golda Meir et Meir Amit. À partir de ces rencontres, les agents du Mossad qui se succédèrent au Maroc s’entretinrent souvent avec le roi, Oufkir, Dlimi et avec d’autres personnalités marocaines.

    Contrairement à certaines publications, le premier directeur du Mossad, Isser Harel, n’a jamais effectué de voyage officiel au Maroc et n’a jamais rencontré Hassan II. Il est arrivé au Maroc à quatre reprises, clandestinement, dans le cadre de l’émigration clandestine des juifs du Maroc. Ce n’est que son successeur, Meir Amit, qui effectua un voyage officiel au cours du mois d’avril 1963 et fut reçu par Hassan II et le général Oufkir, dans un petit pavillon du palais de Marrakech. La visite officielle du chef du Mossad le général Meir Amit et de son adjoint Yaacov Caroz au roi et à Oufkir n’était en fait que la conséquence de l’échec des négociations entre Hassan II et le président algérien Ahmed Ben Bella à Alger concernant les problèmes frontaliers entre le Maroc et l’Algérie.

    Quelques mois avant la Guerre des sables qui opposa les armées marocaines et algériennes, Oufkir sollicita l’aide d’Israël pour une aide militaire, stratégique et sécuritaire. La classe dirigeante marocaine détestait Nasser et le Palais ne faisait confiance ni aux Américains ni aux Français. C’est pour cela que les Marocains préférèrent solliciter l’aide d’Israël.

    Pendant le deuxième exil de Ben Barka en Europe, Israël accepta de surveiller les déplacements et rencontres de l’exilé à la demande de Dlimi, mais se retira de cette filature, le Mossad s‘étant rendu compte que d’autres services secrets surveillaient ces déplacements. Selon un protocole gouvernemental Meir Amit avait reçu le feu vert du premier ministre Levi Eshkol d’effectuer cette filature uniquement après que le chef du Mossad lui eût promis que le but était d’éviter que Ben Barka ne tombe dans le piège d’un service qui décide de l’éliminer.

    Hassan II, de toute évidence, n’avait pas l’intention de tuer Ben Barka. Il avait même dépêché à Paris son ministre Réda Guedira pour proposer à l’exilé de rentrer au Maroc avant la Conférence tricontinentale qui devait se tenir à la Havane. Mais Ben Barka préféra ne retourner au pays qu’après cette conférence. On peut alors se demander, si les Marocains avaient prémédité l’élimination de Ben Barka pourquoi l’aurait-on enlevé en pleine journée à Paris au coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint Germain ? On lui aurait plutôt tiré une balle dans le dos dans une rue déserte à Genève ou au Caire. Durant neuf mois, Ben Barka habita au domicile du couple Jacques Givet et Isabelle Vichniac, au 18 rue Beaumont à Genève.

    Comment Ben Barka trouva la mort?

    D’après divers témoignages que j’ai recueillis à partir de 1996, il s’avère de sources irréfutables que Ben Barka est mort noyé après qu’un groupe de marocains avec à leur tête Ahmed Dlimi et Miloud Tounsi, alias Chtouki, aient commis la bavure d’immerger sa tête dans une baignoire pleine d’eau, qui entraîna sa mort. Tout de suite après, Dlimi appela le responsable du Mossad à Paris, Emanuel Tadmor, lui raconta ce qui s’était passé et sollicita son aide dans deux domaines : débarrasser les Marocains du corps de Ben Barka et leur fournir de faux. Malgré sa consternation par la mort de Ben Barka, ami d’Israël, l’agent Emanuel Tadmor reçut l’ordre du chef du Mossad Meir Amit d’aider « nos amis marocains ».

    Voici le déroulement des faits tels que me les a rapportés l’agent du Mossad Eliezer Sharon-Sudit (alias Qabtsen) l’été 1998 dans son domicile (en présence de Ami Perets, un autre agent du Mossad): Dlimi, est arrivé le 28 octobre 1965 à Paris et fut reçu à l’aéroport Orly par Naftali Keinan, chef de la section Tevel du Mossad. Après quelques propos, ils préférèrent se revoir à la Porte de Saint-Cloud. Leur rencontre fut surveillée par Eliezer Sharon et Zeev Amit (cousin du chef du Mossad Meir Amit, mort pendant la Guerre de Kippour). Dlimi demanda à Keinan de rester en état d’alerte à portée d’un téléphone dans l’appartement de service du Mossad à Paris pour lui communiquer le déroulement des faits. Deux jours après, Dlimi affolé appela Keinan et lui demanda de l’aider à faire disparaître le corps de Ben Barka. Tout de suite après Dlimi vint lui remettre les clés de l’appartement où Ben Barka trouva la mort. Keinan demanda à Tadmor d’envoyer en urgence une équipe de quatre personnes, couverts par d’autres agents, planqués dans deux voitures diplomatiques, pour s’occuper de la dépouille. Zeev Amit.

    Les agents du Mossad l’ont enterré

    Eliezer Sharon, Zeev Amit et Rafi Eitan se rendirent à l’étage d’un petit appartement à Paris, prirent le corps de Ben Barka de l’intérieur d’une baignoire, l’enveloppèrent, le mirent dans le coffre d’une voiture diplomatique appartenant à Shalom Barak et se dirigèrent vers le périphérique pour quitter la capitale française. Le corps de Ben Barka fut enterré la nuit dans un bois dans le nord-est de Paris, un lieu où les agents du Mossad avaient l’habitude de faire des pique-niques avec leurs familles. Ils enterrèrent le corps dans un bois et versèrent au dessus et en dessous du cadavre un produit chimique acheté par des agents du Mossad en petites quantités dans plusieurs pharmacies de Paris. Ils versèrent de la chaux sur la dépouille puis recouvrirent le corps. Quelques heures plus tard, il plut et au contact de l’eau les produits chimiques le corps fut dissous.

    Contrairement à ce que prétend un des deux journalistes de Yediot Aharonot, Ben Barka n’a pas été enterré dans un jardin public, traversé par une route. Avant sa mort, Eliezer Sharon ne m’a pas dit que le lieu de l’enterrement était la forêt de Saint-Germain. Ce n’est qu’une de mes déductions personnelles, suite à une série de questions que je lui avais posées sur le lieu de l’enterrement. Sharon a répondu à toutes mes suggestions par la négative en indiquant seulement une forêt au nordouest de Paris. J’en ai déduit que probablement ça pouvait être la forêt de Saint-Germain.

    Les détails de ce témoignage m’ont été confirmés plus tard par Emanuel Tadmor. Le témoignage de David Shomron, premier chef de la station du Mossad au Maroc, que j’ai recueillis le 28 juillet 1998 et le 15 septembre 2003 dans son domicile à Ra’anana, confirment ceux de Sharon et de Tadmor. Quelques mois après les faits, Dlimi avoua à Shomron que Ben Barka était mort dans ses bras. Selon Shomron : « Dlimi immergeait la tête de sa victime dans l’eau d’une baignoire et pour voir s’il respirait encore, il lui pinçait les fesses. Si ses muscles raidissaient, il fallait sortir sa tête de l’eau. Au bout d’un moment, la tête de Ben Barka resta trop longtemps dans l’eau sans respirer et il mourut asphyxié ». Selon Shomron, Dlimi n’a utilisé ni les revolvers ni d’autres objets que lui avait fournis le Mossad à sa demande. Il précise que la mort de Ben Barka n’est que le résultat d’un excès de zèle de la part de Dlimi et que Oufkir n’avait eu aucun rôle dans cette affaire. Après la débâcle de l’opération, Hassan II demanda à Oufkir de se rendre à Paris pour s’informer du comportement de Dlimi.

    En fait le roi voulait « impliquer » Oufkir dans cette affaire devant la justice française. A la fin, Dlimi qui était le responsable du meurtre de l’opposant a été acquitté par la justice française et Oufkir, qui n’était impliqué ni dans l’enlèvement ni dans la mort de Ben Barka, a été jugé et condamné par contumace à la prison à vie par cette même cour de justice. Oufkir fut éliminé par le palais après une tentative de coup d’état en 1973 et Dlimi trouva la mort en 1984, dans un probable accident de voiture.

    Peu d’officiels marocains étaient au courant de la présence du Mossad au Maroc. A part Oufkir et Dlimi, on peut noter les noms de Hosni Benslimane, et les ministres Abdelkader Benjelloun, Bensalem Guessous, Mohammed Laghzaoui et quelques autres. Dans les stages militaires à la base militaire de Dar El Baïda à Meknès, les Israéliens étaient présentés comme des Américains ou des Allemands.

    J’ai transmis l’essentiel de ces révélations à Bachir Ben Barka et à son frère à Paris en octobre 1998. A Zakya Daoud en juillet 1997 et septembre 1998, ainsi qu’à l’avocat Maurice Buttin le 30 mars 2004. Plus tard, Me Buttin m’a demandé par courrier si j’étais prêt à témoigner sur l’affaire devant le juge Patrick Ramaël. J’ai posé deux conditions : que ce ne soit pas un témoignage mais l’avis d’un expert et que cet avis soit recueilli en Israël et non pas à Paris. On ne m’a plus recontacté.

    Le 27 décembre 2014 Me Buttin a renouvelé sa requête de témoigner devant le nouveau juge d’instruction Cyril Percaux.

    Par l’intermédiaire de l’ancien ministre Ahmed Ramzi, le chef des services de sécurité marocains Hamidou Laânigri accepta de me rencontrer. L’entretien a eu lieu en septembre 1998 à Paris au Drugstore des Champs Elysées, et je l’ai averti que j’allais publier le résultat de mes travaux sur l’affaire Ben Barka. A sa demande, je lui ai révélé le vrai nom de Chtouki. Le reste sera publié dans mon prochain livre.

    Yigal Bin-Nun est historien et spécialiste des relations SECRÈTES israélo-marocaines.

    Source : Academia.edu

    Tags : Maroc, Mehdi Ben Barka, Hassan II, Oufkir, Israël, Mossad,

  • Maroc : Ahmed Dlimi, « la main du roi »

    Bien qu’il soit aujourd’hui presque totalement oublié, il fut pourtant une époque où, au Maroc, on ne prononçait pas le nom du général Dlimi sans prendre auparavant d’infinies précautions, de crainte évidemment d’être entendu par des oreilles indiscrètes. Le passage de cet officier à la tête des services de sécurité du pays, entre 1972 et 1983, a effectivement coïncidé avec la phase la plus répressive de ce que l’on a appelé les « années de plomb ». Mais c’est aussi pour cette raison que l’étude de sa vie et de sa carrière revêt un si grand intérêt pour quiconque s’intéresse à cette période cruciale de l’histoire du Maroc contemporain.

    1. Les origines

    Ahmad ibn al-Hassan ad-Dalimi (Ahmed Dlimi) est né le 16 juillet 1931 à Sidi Kacem, près de Meknès, au Maroc. Il est issu de la tribu nomade des Oulad Dalim, fraction de la tribu des Banu Hassan, elle-même issue des Banu Maktil. La tribu des Oulad Dalim, lointainement originaire du Yémen, s’est installée au Sahara au 12ème siècle. Les Oulad Dalim ont souvent servi comme soldats dans l’armée des sultans marocains dans le cadre du système de recrutement tribal appelé Guich. En échange, les souverains leur ont octroyé des terres, ce qui leur a permis de se sédentariser dans le nord du pays. Et c’est ainsi qu’un certain nombre d’entre eux se sont implantés dans la plaine du Gharb et notamment à Sidi Kacem.

    Bien qu’issu d’un milieu modeste, le jeune Ahmed va pouvoir profiter des bonnes relations que son père, Lahcène Dlimi, entretient avec l’armée française, où il s’est fait engagé comme traducteur. Ces liens vont notamment permettre à l’adolescent d’intégrer le prestigieux lycée Moulay Youssef de Rabat, véritable pépinière de l’élite marocaine. En 1951, le jeune homme décide de suivre la voie paternelle et de se lancer à son tour dans la carrière des armes. En 1953, au terme de deux années de formation à l’Académie militaire Dar el-Beïda de Meknès, il sort major de sa promotion. Aux camarades qui le côtoient, il renvoie l’image d’un garçon solitaire, très travailleur et surtout extrêmement ambitieux. A l’issue de ce séjour à Meknès, il est sélectionné avec quelques autres élèves pour aller terminer ses classes à l’école d’application de Saint-Maixent en France. Encore une fois, il en sort avec les honneurs et termine à la première place. De taille élevée, d’une grande prestance, il s’exprime dans un français excellent et ses supérieurs lui prédisent tous une belle carrière. Il est vrai que cette époque troublée est pleine d’opportunités pour ceux qui savent les saisir.

    C’est vers la fin des années 1930, c’est-à-dire après la fin des dernières résistances tribales et confrériques, que le mouvement nationaliste marocain a commencé à s’organiser politiquement. D’abord circonscrit à quelques milieux urbains et élitistes, il va acquérir une nouvelle ampleur dans la foulée du fameux discours prononcé par le sultan Mohammed V à Tanger le 10 avril 1947, discours l’occasion duquel le souverain va officiellement prendre fait et cause pour l’indépendance de son pays. Au cours des sept années qui vont suivre, les Français, qui avaient installé leur protectorat sur le Maroc en 1912, vont devoir lutter pied à pied pour tenter de conserver leur autorité malgré les grèves et les manifestations qui vont se succéder à un rythme de plus en plus soutenu. Mais la répression coloniale ne fait qu’attiser la situation et, à partir de décembre 1952, des groupes de résistance armés commencent à faire leur apparition, faisant peu à peu basculer le Maroc dans véritable un climat de guerre civile. Le 20 août 1953, le sultan est finalement déposé puis exilé à Madagascar par le pouvoir colonial.

    La cinglante défaite militaire subie par les armées françaises à Dien Bien Phu en mai 1954, puis le déclenchement d’une insurrection généralisée en Algérie le 1er novembre 1954, vont finalement hâter la sortie de crise. Des négociations s’engagent bientôt à Aix-les-Bains entre les représentants de Paris et ceux du camp nationaliste. Le 16 novembre 1955, le sultan est finalement autorisé à rentrer au Maroc et, le 2 mars 1956, après quarante quatre années de protectorat français, le sultanat retrouve finalement sa pleine et entière souveraineté.

    Aux termes d’accords négociés de façon très âpre, les bases militaires françaises installées au Maroc finiront par être toutes fermées en 1960 tandis que les bases américaines seront démantelées à leur tour en 1963. Le Maroc tiendra pourtant à conserver de bonnes relations avec l’Occident, ce qui l’isolera d’ailleurs quelque peu de ses voisins à un moment où la quasi-totalité du monde arabe basculait dans le camp pro-soviétique.

    2. L’ascension d’un ambitieux

    Dirigées par le jeune prince Hassan (le futur Hassan II, 1929-1999), les Forces Armées Royales (FAR) vont officiellement prendre le relais de l’armée coloniale le 13 mai 1956. A charge pour elles désormais d’assurer l’ordre et la sécurité à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. Cette jeune institution manquant alors cruellement de cadres, les carrières y sont extrêmement rapides. Le 28 février 1957, Ahmed Dlimi est ainsi officiellement versé dans les FAR avec le grade de lieutenant.

    Le jeune Etat marocain ne va pas tarder à devoir tester l’efficacité de ses nouvelles forces armées. Dès le mois de janvier 1957, une insurrection éclate en effet dans la région désertique du Tafilalet. Le gouverneur local, Addi Ou Bihi, refuse d’obéir aux ordres venus d’un gouvernement dont il conteste la politique centralisatrice et autoritaire. Sous les ordres du général Kettani, les soldats des FAR vont rapidement parvenir à mâter le rebelle, qui sera destitué et interné à Kénitra.

    A peine quelques mois plus tard, en octobre 1957, le Maroc se retrouve cette fois-ci engagé dans une courte guerre contre l’Espagne, à laquelle il dispute l’arrière-pays de Tarfaya et surtout l’enclave de Sidi Ifni, située à l’extrême sud du pays. Les forces marocaines, placées sous le commandement du caïd Ben Hammou, seront principalement constituée de contingents tribaux mais des soldats des FAR seront également présents. Mise en difficulté par les offensives chérifiennes, l’Espagne décide de faire appel à la France, qui accepte de venir à sa rescousse. C’est ainsi qu’est déclenchée l’opération Ecouvillon-Ouragan, qui parviendra effectivement à repousser les Marocains. La paix sera finalement signée le 2 avril 1958 grâce à un compromis : l’Espagne accepte de se retirer de Tarfaya mais obtient de pouvoir conserver Sidi Ifni (jusqu’en 1969).

    C’est à l’occasion de cet affrontement que Dlimi va faire la connaissance de Mohammed Oufkir (1920-1972), un personnage qui va beaucoup compter dans la suite de sa carrière. Issu d’une famille de notables du Tafilalet, Oufkir avait rejoint l’armée française en 1939. Vétéran des campagnes d’Italie (1944) et d’Indochine (1947-1949), il a travaillé pour le compte de la résidence générale à partir de 1950, avant de se voir nommé en tant qu’aide de camp du sultan Mohammed V en 1955. S’étant lié avec le prince héritier, il va rapidement devenir l’un de ses principaux conseillers. Oufkir, qui sait parfaitement juger de la valeur des hommes, a tout de suite su apprécié les qualités du jeune Dlimi.

    En octobre 1958, une nouvelle crise éclate, cette fois-ci dans le Rif central, où des rebelles se sont réunis sous la conduite du cheikh Abdessalam Haddou Améziane. Dépêché sur place, Moulay Hassan va diriger personnellement la répression avec l’aide d’Oufkir. Les combats sont durs mais les derniers insurgés doivent finalement se rendre en janvier 1959. Une dernière insurrection tribale, cette fois-ci dans le Moyen Atlas, va subir le même sort en février 1960.

    Mais ce qui sera de loin le plus grave conflit de l’époque éclate en octobre 1963, lorsque le Maroc et l’Algérie s’opposent par les armes. Le royaume chérifien assure en effet détenir des droits historiques sur une partie du territoire de l’ancienne colonie française d’Algérie, en particulier sur les régions de Tindouf et de Colomb-Béchar, droits qu’il reconnaît certes avoir mis en sommeil pendant la période coloniale, mais qu’il entend bien faire valoir à présent que l’Algérie est devenue un pays souverain.

    A plusieurs reprises, au cours de l’été 1962, des colonnes marocaines vont donc mener des raids de reconnaissance dans la région ce qui va provoquer à chaque fois des accrochages avec l’Armée Nationale Populaire. Le 2 octobre 1963, le président algérien Bella décide d’envoyer des troupes pour réoccuper les villages de Tinjoub, Ich et Hassi Beida, où des troupes marocaines se sont installées quelques jours plus tôt. Le 14 octobre, sous le commandement du général Driss Bel Omar el-Alami, l’armée marocaine entre massivement en Algérie, provoquant le début de ce que l’on appellera la « guerre des sables » (harb ar-rimal). Mise en difficulté, l’armée algérienne obtient alors l’appui de contingents cubains et égyptiens. Lees combats cessent finalement dès le 5 novembre 1963, grâce à la médiation conjointe du Mali et de l’Éthiopie. La paix, signée le 20 février 1964, imposera le retour au statu quo ante et la création d’une zone démilitarisée (le règlement définitif du conflit et la fixation du tracé frontalier n’interviendront qu’en mai 1989).

    3. L’homme du roi

    Ahmed Dlimi, issu d’un milieu modeste, sait pertinemment qu’il devra disposer de solides relais s’il veut pouvoir intégrer un jour les cercles dirigeants de l’armée et de l’Etat. L’appui d’Oufkir n’est pas suffisant. Car dans cette société encore très traditionnelle qu’est le Maroc post-colonial, les relations familiales jouent toujours un rôle déterminant. Chacun sait en effet que quelques grandes lignées (Kettani, Alaoui, Tazi, Bendjelloun, Benslimane, etc.), soutiens de longue date de la monarchie, contrôlent la quasi totalité des postes clés de l’administration et de l’économie.

    Dès lors, le jeune officier va donc faire tout ce qui lui est possible afin de pouvoir épouser la fille de Messaoud Chiguer, l’ancien ministre de l’Intérieur. Il y parviendra effectivement mais ce mariage ne durera finalement que quelques mois. Prenant prétexte que sa femme n’avait pas mené une vie convenable avant ses noces, le lieutenant Dlimi ne tardera pas en effet à la répudier. Dans la foulée, il en profitera pour se remarier avec Zahra Bousselham, fille du chef des services secrets et belle-sœur d’Abdessalam Sefriou, le futur commandant de la Garde royale. Mais le père de l’épouse bafouée compte bien ne pas en rester là. Il va donc se plaindre auprès du roi Mohammed V qui, furieux, décide de renvoyer Dlimi en garnison à Fès.

    Tandis que se déroulent ces conflits familiaux, les services de sécurité marocains connaissent eux-aussi une profonde réorganisation. Le 1er juillet 1960, le roi Mohammed V fait licencier les 300 derniers fonctionnaires français de la Sûreté Nationale et, quelques jours plus tard, il nomme le lieutenant-colonel Mohammed Oufkir à la tête de la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN), en remplacement de Mohammed Laghzaoui, qui était en poste depuis 1958.

    Dans l’ombre de son père cependant, le prince Hassan a déjà commencé à constituer son propre appareil sécuritaire, qu’il a fait rattacher directement à son cabinet personnel, d’où son nom de « Cab ». Un Cab-1 a ainsi été mis en place dès le mois de janvier 1958 en tant que service de renseignement afin de surveiller les menées subversives de la gauche. Le Cab-7 sera constitué quant à lui en juillet 1958 avec pour mission de conduire directement les enquêtes et les interrogatoires.

    Monté sur le trône après la mort précoce de son père, survenue le 3 mars 1961, le nouveau souverain décide rapidement d’imposer ses propres hommes à la tête des services de sécurité. En janvier 1962, il met donc un terme à la disgrâce de Dlimi et, après lui avoir fait effectuer un court stage de formation au bureau des renseignements militaires, il nomme celui-ci à la tête du Cab-1.

    Le nouveau roi se présente à ses interlocuteurs comme l’avocat de la modernisation et de la démocratisation de son pays. On le dit effectivement plein de charme, très intelligent et bon orateur, mais ceux qui le connaissent bien savent qu’il possède aussi un personnalité retorse et qu’il est très sourcilleux quant au respect de son pouvoir personnel. Il va le démontrer quelques mois plus tard, en faisant à la fois approuver par référendum la première constitution du royaume (décembre 1962), puis en manipulant habilement les élections législatives de mai 1963 pour obtenir une assemblée législative entièrement à sa dévotion. Son objectif est alors double, il cherche d’abord se débarrasser de l’Istiklal, le vieux parti nationaliste, qui voudrait pouvoir maintenir la monarchie sous sa tutelle, mais il veut aussi et surtout affaiblir l’Union Nationale des Forces Populaires du Maroc (UNFP). Née en 1959 d’une scission de l’Istiklal, l’UNFP a adopté dès sa création une ligne résolument progressiste et de tendance nettement socialiste. Portée par le charisme de son fondateur et principal dirigeant, Mehdi Ben Barka, elle réclame l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, la mise en œuvre d’une grande réforme agraire et souhaite que le Maroc puisse rapidement rejoindre le « camp anti-impérialiste ». Autrement dit, elle représente un danger mortel pour le Trône. En quelques semaines, le ministre de l’Intérieur Ahmed Guedira (1922-1995) crée donc un nouveau parti, le FDIC, afin de rassembler tous les partisans de la politique royale. A force de trucages plus ou moins grossiers, le FIDC va effectivement remporter le scrutin du 17 mai 1963. Mais comme il n’a pas obtenu pour autant la majorité, le pouvoir se montre très insatisfait. Alors en juin 1963, prétextant avoir déjoué une tentative de coup d’État, le roi Hassan II entreprend finalement de liquider toute forme d’opposition à son autorité.

    A l’occasion de ce coup d’Etat royal de juin 1963, la police va procéder à l’arrestation de près de 5 000 opposants, dont celle de 21 députés de l’UNFP. Dix mois plus tard, 11 de ces responsables seront condamnés à mort complot et haute trahison. Dlimi participe de très près à cette épuration. Le 13 juin 1963, à la tête d’une centaine de gendarmes, il mène personnellement la capture de l’un des principaux chefs de l’opposition au roi, Moumen Diouri. Le militant sera immédiatement transféré à Dar el-Mokri, tristement surnommé le « Palais de la torture », dont il ne sortira que huit ans plus tard. Le 7 août 1964, Ahmed Agouliz, l’un des condamnés à mort par contumace du procès de mars précédent, est cerné dans un immeuble de Casablanca et préfère se suicider plutôt que de tomber aux mains des policiers.

    Mais, contrairement aux prévisions du pouvoir, cette répression ne va pas mettre fin aux tensions. Au contraire, elle ne va faire que les amplifier, notamment dans les milieux estudiantins et syndicaux. Nommé au grade de général en septembre 1963 avant d’être porté à la tête du ministère de l’Intérieur le 20 août 1964, Oufkir est fermement décidé à vaincre cette contestation. En mars 1965, lorsque de graves émeutes étudiantes se produisent à Casablanca sur fond de crise économique et de blocage politique, il envoie les chars et les hélicoptères pour mener la répression. Il y aura des centaines de morts, peut-être près d’un millier. La proclamation de l’état d’urgence le 7 juin 1965, transforme de fait le Maroc en un véritable Etat policier.

    L’objectif ultime des forces de sécurité marocaines demeure cependant l’élimination de Mehdi Ben Barka. Ancien professeur de mathématiques des princes de la famille royale, vétéran du combat pour l’indépendance, ex-président de l’Assemblée consultative et chef de l’UNFP, Ben Barka a du quitter le Maroc le 23 juin 1963, quelques mois après été victime d’un accident de la route qu’il soupçonnait avoir été réalité une tentative d’assassinat habilement maquillée (15 novembre 1962). Désormais en exil, il a noué des contact avec tout ce que le Tiers-Monde compte alors de leaders progressistes et révolutionnaires : Fidel Castro, Che Guevara, Ahmed Ben Bella, Amilcar Cabral, Malcolm X, etc. En octobre 1963, au début de la « guerre des sables », il n’a pas hésité à prendre fait et cause pour l’Algérie, ce qui lui a valu une condamnation à mort pour haute trahison.

    Depuis longtemps, Hassan II considère Ben Barka comme le point de cristallisation de la contestation. A l’occasion d’une réunion organisée le 25 mars 1965, il charge donc Dlimi et Oufkir de monter une opération audacieuse sous le nom de code Bouya Bashir (« le père de Bashir »). Il s’agira pour les deux hommes de parvenir à rencontrer Ben Barka afin de le convaincre de revenir au Maroc, où il devra faire acte d’allégeance à la monarchie en échange d’une amnistie et d’un portefeuille ministériel. Si jamais il refuse toutefois, Oufkir et Dlimi ont reçu pour consigne de l’éliminer.

    Le 25 avril 1965 le cousin du roi et son ambassadeur en France, le prince Moulay ‘Ali, parvient à nouer un premier contact avec Ben Barka, qu’il ira même rencontrer personnellement à Francfort en Allemagne. L’opposant accepte d’envisager son retour, à condition toutefois que son amnistie et celles des autres militants soit inscrite dans la loi. Quelques mois plus tard, tandis que l’opposant est de passage à Paris, il est mis en confiance par deux français, Georges Figon et Philippe Bernier, qui affirment vouloir l’impliquer dans un projet de film anticolonialiste intitulé « Basta ! ». Séduit par cette idée, Ben Barka accepte d’honorer le rendez-vous que lui ont fixé ses interlocuteurs. Mais alors qu’il vient à leur rencontre sur le trottoir du boulevard Saint-Germain dans l’après-midi du vendredi 29 octobre 1965, il est soudainement embarqué par deux policiers français de la Brigade mondaine qui le font monter à bord de leur véhicule après lui avoir présenté leurs cartes officielles. Transféré dans une villa isolée de Fontenay-le-Vicomte, il y reçoit la visite d’Oufkir, d’Ahmed Dlimi et de Larbi Chtouki, venus tout spécialement du Maroc pour terminer le travail initié par leurs complices. Le militant ayant probablement refusé les propositions qui lui étaient faites, il sera finalement abattu et son corps sans doute détruit à l’acide. L’opération s’achèvera donc sur une forme de succès pour le duo Oufkir-Dlimi, qui aura su débarrasser la couronne marocaine de son plus sérieux contradicteur.

    Mais c’était sans compter sur l’insistance des nombreux amis français de Mehdi Ben Barka, qui vont rapidement alerter des journalistes de l’Express. En pleine campagne présidentielle, l’opposition de gauche saute sur l’occasion pour tenter d’affaiblir le général de Gaulle, accusé d’être à la tête d’un régime de barbouzes sans foi ni loi. Le 10 janvier 1966, Georges Figon fait des confidences à l’hedomadaire et, dans un célèbre article intitulé « J’ai vu tuer Ben Barka », il met directement en cause Oufkir et Dlimi. Le 17 janvier 1966, l’infortuné Figon est retrouvé mort dans son appartement, ce qui va donner à l’affaire des proportions énormes. La justice ordonne immédiatement l’ouverture d’une enquête, et dès le 19 janvier, le patron du SDECE, les services secrets français, est mis à la retraite car on le soupçonne d’avoir été au courant de l’opération marocaine sans avoir cru bon d’en avertir les autorités gouvernementales. Le lendemain, des mandats d’amener sont officiellement lancés contre Oufkir et Dlimi. Le 22 février 1966, De Gaulle est finalement contraint de s’exprimer publiquement sur l’affaire Ben Barka qui va empoisonner les relations franco-marocaines durant plusieurs années. Le procès de Dlimi s’ouvre par contumace le 5 septembre 1966 devant la Cour d’Assise de la Seine, mais, en octobre 1966 l’officier marocain gagne la France et, dans un véritable coup d’éclat, se constitue prisonnier afin de « laver son honneur et celui de son pays ». Acquitté faute de preuve le 5 juin 1967, il retourne alors au Maroc où il est accueilli en héros et rapidement promu au grade de colonel.

    Devenu le nouveau directeur de cabinet d’Hassan II, Dlimi se retrouve plus que jamais placé au cœur du pouvoir marocain. Aussi discret qu’efficace, il est très apprécié de Sa Majesté. Comme souvent en pareil cas, sa famille profite également de son ascension. Son père, Hadj Lahcène, devient ainsi le président du club de football local tandis que son frère Mohammed parvient à occuper le poste de secrétaire général de la province de Kénitra. A vrai dire, c’est toute la ville de Sidi Kacem qui va profiter de l’ascension de l’enfant chéri du pays car les investissements et les projets vont s’y multiplier.

    En 1970, Dlimi devient directeur de la Sureté Nationale. Moins d’un an plus tard, le 10 juillet 1971, va produire la fameuse tentative de putsch de Skhirat. Alors que le souverain a réuni près d’un millier d’invités dans son palais de Skhirat, au sud de Rabat, pour fêter à leurs côtés son 42e anniversaire, une cohorte de mutins fait soudainement irruption parmi les convives. Ils sont dirigés par le général Mohammed Medbouh et par son complice, le capitaine M’Hamed Ababou, directeur de l’école des sous-officiers. Une fusillade éclate. Intense, elle va provoquer un massacre atroce qui fera plus de 100 morts (dont l’ancien Premier-ministre, Ahmed Bahnini) et 150 blessés. Présent aux côtés du roi, Oufkir et Dlimi font preuve d’un extraordinaire sang-froid. Ils organisent la mise à l’abri du chef de l’Etat et appellent des renforts. Finalement, la tentative échoue et la répression sera féroce. Une dizaine de félons ont déja été abattus pendant les évènements. La traque de leurs complices va se poursuivre durant plusieurs mois. Lors du procès, ils seront près d’un millier d’accusés à comparaître devant les juges. Une dizaine d’entre eux (dont 4 généraux) seront passés par les armes.

    Le roi peut se montrer satisfait de Dlimi et ce dernier ne tarde d’ailleurs pas à prendre du galon. Il est ainsi confirmé à la tête de la Sureté Nationale mais se voit débarrassé au passage de la tutelle pesante d’Oufkir, qui se trouve pour sa part promu à la tête du ministère de la Défense. Le bras de fer entre les deux hommes, jusque-là plutôt feutré, va devenir de plus en plus acerbe.

    4. Au sommet du pouvoir

    Le 16 août 1972, le Boeing 727 qui ramène le souverain marocain d’Europe est pris en chasse au-dessus de Tétouan par plusieurs avions F-5 venus de la base de Kénitra. Ils visent l’appareil et le mitraillent avec des balles perforantes. Treize passagers trouvent la mort et près de cinquante autres sont blessés. Trois des quatre réacteurs sont mis hors d’usage. Dans l’avion, c’est la panique. Le roi ordonne alors au pilote de diffuser un communiqué annonçant à la tour de contrôle qu’il est gravement blessé. Les avions s’éloignent aussitôt. Le Boeing 727, piloté avec maestria, réussit finalement à se poser. Les F-5 passent alors à basse altitude et reviennent ensuite pour mitrailler le palais dont le souverain vient juste d’être évacué.

    Dlimi (qui était lui-aussi dans l’appareil), prend alors les choses en mains. Son enquête est rapide et pointe la responsabilité du général Oufkir, qui se trouvait dans la tour de contrôle d’où il commandait sans aucun doute l’action des putschistes. Dans la soirée, après avoir été convoqué au Palais de Skhirat, Mohammed Oufkir est abattu de plusieurs balles dans les jardins royaux1. Le lieutenant-colonel Amekrane, qui dirigeait les putschistes, sera quant à lui fusillé le 13 janvier 1973. Afin que tous ses complices puissent recevoir un sort à la hauteur de leur trahison « sacrilège », Dlimi fait construire la prison secrète de Tazmamart, dont il va confier la direction à l’un des ses protégés, le lieutenant El-Caïd. Cette institution abritera en tout cinquante huit détenus, dont la moitié mourra de mauvais traitements. La femme d’Oufkir, Malika, et ses six enfants, seront arrêtés en décembre 1972 et resteront internés dans le sud du pays jusqu’en mars 1991.

    Ayant hérité des dossiers d’Oufkir, Dlimi crée en 1973 la Direction Générale de l’Etude et de la Documentation (DGED) afin de pouvoir centraliser entre ses mains l’ensemble de l’appareil sécuritaire sous la tutelle directe du roi. La répression, qui se fait de plus en plus dure, visera en particulier les militants de l’UNFP2, dirigée depuis la mort de Ben Barka par l’ancien président du Conseil, Abdallah Ibrahim, et par un ex-diplomate, Abderahim Bouabid. Tous les moyens seront bons pour détruire ce groupe, même les plus contestables : espionnage, harcèlement, intimidation, torture, procès truqués, etc. En janvier 1973, l’un des principaux leaders de l’USFP, l’avocat Mohammed El-Yazghi, sera même blessé dans l’explosion d’un colis piégé.

    Le pouvoir s’attaque aussi à l’extrême-gauche, très puissante dans les universités, et notamment aux membres du groupe Ilal Amam (« En avant ! ») d’Abraham Sarfaty et Abdelatif Laabi. Arrêté une première fois en 1972, puis à nouveau en 1974, Sarfaty restera finalement détenu dans les prisons marocaines jusqu’en septembre 1991. Les militants du Parti Communiste Marocain (PCM), à commencer par ses chefs, Ali Yata et Simon Lévy, vont subir un sort comparable.

    Dlimi affronte également les islamistes, dont la montée en puissance devient manifeste dès le début des années 1970. Deux groupes émergent alors. D’une part l’Association de la Jeunesse islamique (Djami’a as-shabiba al-islamiyya), fondée en 1972 par Abdelkrim Moutii, qui prône l’application de la shari’ah, y compris par la violence. L’autre groupe est celui présidé par le guide confrérique Abdessalam Yassine. Ce dernier met surtout l’accent sur l’importance de la justice sociale et évoque peu la politique stricto sensu mais, contrairement aux autres maîtres soufis, il n’hésite pas émettre des conditions avant d’accepter de reconnaître au roi son statut de « commandeur des croyants ». La répression ne se fait pas attendre. Tandis que Moutii doit s’exiler en Belgique, Yassin sera quant à lui interné dans un hôpital psychiatrique sur l’injonction du pouvoir de 1973 à 1979.

    Au besoin, Dlimi n’hésitera pas à utiliser les islamistes pour mieux lutter contre la gauche. Ainsi, l’assassinat le 18 décembre 1975 à Casablanca de l’un des principaux leaders de l’USFP, Omar Benjelloun, par un membre de l’Association de la Jeunesse islamique, sera-t-il vu par beaucoup d’observateurs comme le résultat d’une habile manipulation de la DGED.

    Dlimi fait aussi de son mieux pour diviser cette opposition et y il parviendra en grande partie en 1982, lorsque l’un des anciens partisans de Moutii, Abdelilah Benkirane, acceptera de se rallier au trône et de renoncer publiquement à l’extrémisme et à la violence. Il emmènera avec lui plusieurs dissidents et fondera avec eux la Communauté islamique (Al-Djama’a al-islamiyya). Pour essayer de réguler le problème plus en amont, le pouvoir met aussi en place en janvier 1980 un Haut Conseil des Oulémas, qui sera chargé de définir l’orthodoxie et l’orthopraxie officielles, tout en veillant à la stricte conformité des prônes avec l’idéologie monarchique.

    De facto, de 1972 à 1983, Dlimi va donc agir comme le véritable n°2 du régime marocain. Conseiller spécial du roi pour toutes les questions de sécurité, il est aussi son principal confident en matière politique. Ministre de l’Intérieur depuis la mort d’Oufkir, il dirige la gendarmerie royale par l’intermédiaire de son adjoint, le général Hosni Benslimane. Directeur des aides de camp du roi et proche du prince Abd Allah, il est devenu un intime de la famille royale. Supérieur hiérarchique de Mohammed Mediouri, chef depuis 1971 du « Département de la Protection royale » (DPR), Dlimi a ainsi un œil sur tout ce qui se déroule au Palais. Interlocuteur privilégié des services de contre-espionnage étrangers, il surveille de près les activités des Marocains de l’étranger grâce aux nombreux réseaux d’agents qu’il entretient au sein des services consulaires.

    Dans le peuple, si l’on prononce certes son nom avec crainte, on répand aussi de nombreuses rumeurs à son sujet. On le dit bon vivant, amateur de bonne chère et de belles femmes. On raconte que, dans ses villas, il anime des soirées arrosées où se succèdent danseuses et chanteuses et où la cocaïne n’est jamais absente. On l’accuse aussi de s’enrichir considérablement. Il est certes difficile de faire ici la part entre la vérité et la calomnie, mais ce qui est certain c’est qu’une grande partie de l’élite marocaine vit alors dans un luxe très ostentatoire et qu’elle jouit de mœurs qui sont bien loin des normes en vigueur dans le reste de la société.

    Le 1er septembre 1976, à l’initiative de son partenaire et ami, Alexandre de Marenche, le directeur du SDECE, service de renseignement extérieur français, le général Dlimi participe à la création du « Safari Club ». En raison du traumatisme provoqué par la fin de la guerre au Vietnam et le scandale du Watergate, la CIA s’est en effet retrouvée mise sous tutelle par le Congrès. Depuis lors, la diplomatie américaine semble en crise et incapable de contrer efficacement l’expansionnisme soviétique. En 1974 et 1975, le Mozambique, l’Angola et l’Ethiopie vont basculer coup sur coup dans le camp de Moscou. Les services secrets français, saoudiens, égyptiens, iraniens et marocains décident donc de s’unir et de créer une commission spéciale. Installée au Caire, elle sera chargée de centraliser leur travail afin de s’opposer à l’avancée russe. C’est dans la même optique que sera fondé en 1981 le « Midi Club », une structure d’échange d’informations organisée cette fois ci par les services de renseignement marocains, français, espagnols, italiens, tunisiens et palestiniens, afin de lutter contre les organisations terroristes liées à Moscou, en particulier le FPLP-COSE de « Carlos » et le « Fatah-CR » d’Abu Nidal.

    Les services marocains entretiennent par ailleurs des contacts suivis avec leurs homologues israéliens. Cette relation, tout à fait exceptionnelle pour un pays musulman, remonte en réalité au début du règne de Hassan II qui, contrairement à son père, avait décidé d’autoriser l’émigration des juifs marocains vers Israël (émigration qui sera d’ailleurs directement prise en charge par le Mossad à la faveur de l’opération Yakhin menée de 1961 à 1964). Après la mort d’Oufkir, Ahmed Dlimi va reprendre à son tour le dossier très sensible des relations israélo-marocaines, si sensible d’ailleurs que tous les contacts entre les deux pays resteront clandestins. Cela n’empêchera pourtant pas Dlimi de rencontrer à de nombreuses reprises le ministre de la Défense israélien, le célèbre Moshe Dayan, héros de la Guerre des Six Jours.

    Mais les services marocains de Dlimi ne se contentent pas d’échanger des informations avec leurs homologues Occidentaux. A plusieurs reprises, ils vont aussi mobiliser leurs propres troupes pour mettre en échec la « subversion communiste » qui menace l’Afrique subsaharienne3. En janvier 1977, Ahmed Dlimi joue ainsi un rôle clé dans la tentative de renversement orchestrée contre le régime marxiste de Matthieu Kérékou au Bénin. Les participants de cette opération, baptisée « Crevette », seront ainsi entraînés sur la base de Benguerir près de Marrakech sous la direction de l’agent français Bob Denard. A peine débarqués au Bénin, les mercenaires devront toutefois se replier devant la réaction des forces de sécurité locales.

    Si cette tentative s’est donc soldée par un échec retentissant, d’autres opérations, toujours pilotées par les services de Dlimi, fonctionneront mieux, comme celle qui permettra de renverser en août 1979 le président pro-communiste de Guinée-Équatoriale, Macias Nguema. A la fin des années 1970, des conseillers militaires marocains sont également envoyés un peu partout dans le continent noir pour servir aux côtés des Français et des Américains, qu’il s’agisse d’appuyer l’UNITA de Jonas Savimbi, le Tchad d’Hissène Habré ou le Zaïre de Mobutu. En 1977 puis en 1978, lorsque les troupes françaises vont investir la ville minière de Kolwezi pour la reprendre à des rebelles communistes, elles seront accompagnés sur leurs talons par des soldats marocains.

    En contact permanent avec les milieux diplomatiques et militaires occidentaux, Dlimi négocie personnellement les grands contrats d’armement passés par l’armée chérifienne. Diplomate habile, il participe en compagnie du roi aux grands sommets internationaux de la Ligue Arabe comme à ceux des Nations Unies. En avril 1974, il accompagne très officiellement le jeune prince Mohammed (futur Mohammed VI) lors des funérailles du président français Georges Pompidou. Au début du septennat de François Mitterrand, Dlimi sera régulièrement reçu par son conseiller occulte, François de Grossouvre, avec lequel il ira souvent chasser dans les marais de Sologne.

    Il nous parait utile de citer ici l’épisode narré dans ses mémoires par Pierre Marion, alors directeur général du SDECE, car il met en scène le personnage de Dlimi dans une situation cocasse et à vrai dire assez symbolique de son statut, alors proche et en même temps subalterne :

    « Au Maghreb, nous sommes en contact étroit avec les Marocains et les Tunisiens. Chez les premiers, mes interlocuteurs sont le roi lui-même et le général Dlimi, chef des services secrets, qui j’ai rencontrés dès septembre 1981. Mes rapports avec Hassan II sont faciles et sympathiques ; je le vois pratiquement un mois sur deux. Nous échangeons des renseignements et des analyses sur la situation en Afrique du Nord, notamment en Algérie. En Afrique noire, il est proche de plusieurs chefs d’Etat et, au Proche-Orient, il suit les évènements de près […]. Une fois, en septembre 1981, il me fait demander de venir le voir en urgence. Je le rencontre dans son palais en altitude situé à Ifrane […]. Une fois la discussion terminée, il propose de me ramener lui-même à Fez. Sortant du palais, il s’installe au volant d’une Aston Martin dernier modèle et nous faisons le trajet de cent cinquante kilomètres à toute allure, accompagnés par deux hélicoptères de sécurité volant à base altitude de chaque côté de la route. Dlimi est assis à l’arrière sur un strapontin, les genoux dans la bouche […]. Nous conversation se termine dans les beaux jardins du palais de Fez […]. Je suis surpris par ce curieux régime de pouvoir personnel, mariant modernisme et archaïsme, comme l’illustrent notre course folle au volant d’une voiture occidentale et ces jardins où s’agenouillent à chaque coin d’arbre des courtisans. Moi-même suis honoré d’accolades très travaillées » (Marion, Pierre : Mémoires de l’ombre, Flammarion, 1999, p. 198-199).

    5. La bataille du Sahara

    A partir de 1974, Ahmed Dlimi va également prendre en main le dossier jugé ultra prioritaire du Sahara espagnol. Depuis qu’il a obtenu son indépendance, le royaume du Maroc revendique en effet la souveraineté sur ce territoire dont il se considère comme le légitime propriétaire en vertu de droits historiques qui remontent à l’époque médiévale.

    En novembre 1975, afin de manifester sa volonté d’annexer cette région riche en minerais, le roi Hassan II organise une grande démonstration, la « Marche Verte », qui va réunir près de 500 000 civils « volontaires » (bien encadrés il est vrai par près de 20 000 soldats). Le 14 novembre 1975, le gouvernement espagnol co-signe finalement les accords de Madrid, qui vont partager leur ancienne possession en deux, un tiers de la zone revenant à la Mauritanie et les deux autres au Maroc. Immédiatement, et tandis que les derniers soldats espagnols quittent le pays avec armes et bagages, l’armée marocaine se met en ordre de marche et franchit la frontière, occupant Laayoune le 11 décembre puis Lagouira neuf jours plus tard. Alors que la monarchie était au plus bas, la bataille du Sahara, promue au rang de grande cause nationale, lui permet de redorer son blason auprès d’une opinion chauffée à blanc.

    Mais cette occupation ne va pas sans rencontrer des résistances. Fondé en 1973 et fortement soutenu par l’Algérie, le Front Polisario, l’organisation armée de la résistance sahraouie, s’oppose en effet fortement à la politique marocaine. Au motif que les populations locales n’ont pas été consultées après les accords de Madrid, il réclame la création d’une République sahraouie indépendante. A partir de janvier 1976, cette organisation se lance dans une véritable guerre de guérilla contre les armées marocaines et mauritaniennes. Bien armés et connaissant très bien le terrain, ses militants vont se révéler de redoutables adversaires. En janvier 1979, à la surprise générale, ils parviendront même à occuper brièvement la ville de Tan-Tan. Quelques mois plus tard, leurs attaques vont contraindre la Mauritanie à se retirer de la partie du Sahara espagnol qu’elle occupait jusque-là, mais le Maroc va immédiatement intervenir pour récupérer le contrôle de la zone ainsi évacuée.

    C’est dans ces conditions difficiles que Dlimi est nommé commandant de la zone militaire Sud avec le grade de général. Après quelques années d’une lutte indécise, il finit par comprendre que la défense statique n’a aucune chance d’aboutir à des résultats durables face à une guérilla toujours très mobile comme celle qu’entretient le Polisario. Il organise alors la création de trois colonnes mobiles composées de 7 000 hommes chacune. Baptisées Uhud (1979), Zellaga (1980) et Al-Arak (1981), ces trois unités vont sillonner le Sahara à la recherche des éléments ennemis tout en utilisant en appui des Mirage 3 français et des F-15 américains. L’autre arme de Dlimi sera le fameux « mur des sables », une gigantesque ligne de fortifications destinée à isoler le « Sahara utile » des attaques de la rébellion. Débutée en août 1980, l’édification de ce « mur », long de plusieurs milliers de kilomètres, va s’étaler en six étapes jusqu’en 1987. Il ne tardera pas à prouver son efficacité, forçant finalement le Polisario à signer un cessez-le-feu en septembre 1991.

    En juin 1981, alors qu’éclatent les émeutes de Casablanca, provoquées par la dégradation des conditions de vie de la population dues à l’envolée du prix des denrées alimentaires, le général Dlimi est à Laayoun au Sahara. Il ne participera donc qu’indirectement aux dures opérations de répression qui feront encore une fois plus d’une centaine de morts.

    6. Une fin brutale

    Alors que débute l’année 1983, le général Dlimi semble parvenu au fait de sa puissance. N’est-il pas entré au conseil de régence en décembre 1981 ? Peut-être s’estime-t-il devenu invulnérable ? On dit en tout cas qu’il lui arrive même de ne plus répondre à certains coups de téléphone royaux !

    Dans la soirée du mardi 25 janvier 1983, tandis qu’il sort d’une entrevue avec le roi à Marrakech, et alors qu’il regagne sa villa de Rabat, son véhicule est brutalement percuté par un camion lancé à peine vitesse. Le général Dlimi meurt sur le coup. Le choc est grand dans l’opinion publique, qui soupçonne évidemment un règlement de compte. Toujours est-il que le défunt aura droit à des funérailles officielles célébrées à la grande mosquée de Rabat en présence du prince-héritier Moulay Mohammed et de son oncle Moulay Abd Allah (traditionnellement, le roi du Maroc n’assiste pas aux funérailles).

    Dans les jours qui suivent, Hassan II va organiser de main de maître la succession de Dlimi, dont les prérogatives vont être soigneusement partagées entre plusieurs responsables. Le général Hosni Benslimane (1935), commandant de la Gendarmerie royale, conservera son poste mais passera sous l’autorité directe du roi. Le général Abdelaziz Bennani (1931) deviendra pour sa part le nouveau commandant de la zone Sud avec pour mission de poursuivre la lutte contre le Polisario. Enfin, Driss Basri (1938-2007), secrétaire d’Etat au ministère de l’Intérieur depuis 1974, prendra la tête du ministère. Moins flamboyant et plus technocratique que son mentor, il saura cependant se montrer tout aussi efficace que lui. D’ailleurs, à peine six mois plus tard, il organisera sans pitié la chute du clan Dlimi dont tous les membres se retrouveront déchus de leurs fonctions officielles.

    Depuis lors, c’est un voile pudique qui a recouvert l’épopée de ce sémillant général qui aura pourtant été l’homme fort du pays pendant près de onze ans.

    Bibliographie :

    . Arboit, Gérard : L’Affaire Ben Barka, le point de vue des services de renseignement, Note historique n°43, Centre français de recherche sur le renseignement, 2015.

    . Burgat, François : L’islamisme au Maghreb, Payot, 1995.

    . Leveau, Rémy : Le Fellah marocain défenseur du trône, Presses de la Cité, 1985.

    . Marzouki, Ahmed : Tazmamart, cellule 10, Editions Paris-Méditerranée, 2001.

    . Perrault, Gilles : Notre ami le roi, Folio, Gallimard, 1990.

    . Smith, Stephen : Oufkir, un destin marocain, Pluriel, Hachette, 2002.

    . Tobji, Mahdjoub : Les Officiers de Sa Majesté, les dérives des généraux marocains, Fayard, 2006.

    Notes :

    1 D’après les dires de sa veuve Malika, le général Oufkir aurait été abattu par Ahmed Dlimi en personne.

    2 L’UNFP était née en 1959 d’une scission d’avec l’Istiklal. En 1972, une nouvelle scission, cette fois-ci en son sein, donnera naissance à l’USFP.

    3 Parmi les principaux représentants des services français au Maroc on trouvait notamment Raymond Sasia. Ancien garde du corps du président de Gaulle et directeur du centre de tirs de Rabat, il fut l’un des principaux responsables de la sécurité personnelle du roi Hassan II entre 1972 et 1999.

    Crédit photographique : Carte de l’Afrique du Nord datée du milieu du 19ème siècle, cartotecadigital.icc.cat, Institut Cartogràfic de Catalunya [via Wiki Commons]. Comme on peut le voir, elle attribue une large partie du Sahara au sultanat du Maroc.

    Source: devirisillustribusblog

    Tags : Maroc, Hassan II, Ahmed Dlimi, Sahara Occidental, Oufkir,

  • Maroc : Le général OUFKIR, « boucher du RIF » promu « martyr » de la cause amazighe !

    par Rachid Oufkir

    Lors d’une pause-café à la Sorbonne, il s’avance vers moi pour me demander un service : lui envoyer les photos prises avec mon appareil lors de son intervention au sujet de La question berbère dans le Maroc de 1956-1960. Les dessous d’une instrumentalisation au lendemain de l’indépendance, chercheur de son état dans une institution scientifique, l’Ircam, quand je l’ai félicité pour son exposé il me sussure tout fièrement à l’oreille une confession en toute discrétion, comme pour éviter les oreilles indiscrètes « Tu sais j’ai essayé de faire bref, je n’ai pas voulu entrer dans les détails, et épargner ainsi les militaires ! Après tout, Oufkir est un berbère, donc un des nôtres ». Ce fut lors du colloque international tenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 19 et 20 mai 2015 sous le titre LA QUESTION BERBÈRE DEPUIS 1962 Amnésie, Renaissance et Soulèvements. Un propos surprenant et chargé de symboles, tenu par un « chercheur » qui boute en touche tout professionnalisme du métier ! Je suis sûr qu’il ignorait tout de mon amazighité, et que s’il savait que j’étais rifain, il n’aurait probablement pas pu prononcer cette bêtise ! Il n’est absolument pas des nôtres !

    Lorsqu’on examine les idées, insidieuses, et un peu discrètes, qui ressortent de certaines prises de position, et des « réflexions », vulgarisées dernièrement dans la presse et dans les réseaux sociaux par quelques « acteurs actifs du fait amazigh » on est vite frappé par un décalage. On se dit que là il y a une crise. Ces idées font état d’un mouvement mystérieux, visiblement bien coordonné où l’on s’emploie à distiller des idées dédouanant le Général Mohamed Oufkir, exécuteur de basses œuvres de Hassan II, assassin impitoyable des rifains, et des opposants politiques de Hassan II, un autre assassin des rifains… ainsi commence une « opération de com » afin de le réhabiliter à titre posthume et d’imposer un nouveau paradigme s’agissant de l’histoire. Et pourtant l’homme tînt le pays d’une main de fer en éliminant toute opposition à Hassan. Il fut une figure noire du Maroc, un symbole honni d’une époque, sa terreur structurelle est assez largement mythifiée, et décrit comme un homme sans pitié. Il fut une crapule meurtrière, qui avait la direction de viols, meurtres, enlèvements, exactions… en somme un régime de terreur.

    Depuis quelques temps ces acteurs en question ont renoué avec un « combat » celui de blanchir le Général, de lui accoler une nouvelle identLors d’une pause-café à la Sorbonne, il s’avance vers moi pour me demander un service : lui envoyer les photos prises avec mon appareil lors de son intervention au sujet de La question berbère dans le Maroc de 1956-1960. Les dessous d’une instrumentalisation au lendemain de l’indépendance, chercheur de son état dans une institution scientifique, l’Ircam, quand je l’ai félicité pour son exposé il me sussure tout fièrement à l’oreille une confession en toute discrétion, comme pour éviter les oreilles indiscrètes « Tu sais j’ai essayé de faire bref, je n’ai pas voulu entrer dans les détails, et épargner ainsi les militaires ! Après tout, Oufkir est un berbère, donc un des nôtres ». Ce fut lors du colloque international tenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 19 et 20 mai 2015 sous le titre LA QUESTION BERBÈRE DEPUIS 1962 Amnésie, Renaissance et Soulèvements. Un propos surprenant et chargé de symboles, tenu par un « chercheur » qui boute en touche tout professionnalisme du métier ! Je suis sûr qu’il ignorait tout de mon amazighité, et que s’il savait que j’étais rifain, il n’aurait probablement pas pu prononcer cette bêtise ! Il n’est absolument pas des nôtres !

    Lorsqu’on examine les idées, insidieuses, et un peu discrètes, qui ressortent de certaines prises de position, et des « réflexions », vulgarisées dernièrement dans la presse et dans les réseaux sociaux par quelques « acteurs actifs du fait amazigh » on est vite frappé par un décalage. On se dit que là il y a une crise. Ces idées font état d’un mouvement mystérieux, visiblement bien coordonné où l’on s’emploie à distiller des idées dédouanant le Général Mohamed Oufkir, exécuteur de basses œuvres de Hassan II, assassin impitoyable des rifains, et des opposants politiques de Hassan II, un autre assassin des rifains… ainsi commence une « opération de com » afin de le réhabiliter à titre posthume et d’imposer un nouveau paradigme s’agissant de l’histoire. Et pourtant l’homme tînt le pays d’une main de fer en éliminant toute opposition à Hassan. Il fut une figure noire du Maroc, un symbole honni d’une époque, sa terreur structurelle est assez largement mythifiée, et décrit comme un homme sans pitié. Il fut une crapule meurtrière, qui avait la direction de viols, meurtres, enlèvements, exactions… en somme un régime de terreur.

    Depuis quelques temps ces acteurs en question ont renoué avec un « combat » celui de blanchir le Général, de lui accoler une nouvelle identité et des attributs positifs, de citer avec ostentation l’enfant de Tafilalt, le génie militaire ainsi que ses faits d’arme ! Nostalgiques, ils y tâchent de le réintégrer en héros à part entière au panthéon des « grands » et des « amazighs libres », une distinction à la hauteur de ses méfaits, et peut être bien u »n musée en sa mémoire » comme pour cet autre assassin Ameziane ou encore Franco en Espagne. Il est exalté, encensé, flatté, « béatifié » (J’exagère je sais, mais c’est l’impression que cela me procure) peut être potentiellement candidat à figurer dans les manuels scolaires ! Ces acteurs n’hésitent pas à prendre fait et cause pour lui, à balayer d’un revers de la main « les racontars», leurs prises de positions se font claires et décomplexées, quand bien même ils prennent l’Histoire à revers !

    Les initiateurs de cette « compagne » justifient leur démarche en faisant valoir qu’il est une victime d’une certaine historiographie officielle, celle du pouvoir, l’image qu’on se fait de lui est un « mythe », une « fiction », qu’il y a une manipulation « flagrante » dont les véritables commanditaires sont ses opposants. L’histoire du Général Oufkir, avancent-ils, est plus complexe que cela, elle est méconnue, celle qui est enseignée est biaisée, fausse même, et qu’il est temps de la « revisiter ».

    Bref, tout le monde s’accorde sur le constat, et le sujet est dépassé et ne mérite pas d’être abordé, l’Histoire a déjà tranché, les exemples ne manquent pas de ceux qui l’ont connu de prés, et qui ont relaté ses monstruosités, son bilan est sans appel : cruel et sadique. Bensaid Ait Idder, Ahmed Marzouki, Salah Hachad, Stephen Smith, Gilles Perrault… sans citer les victimes directes de sa terreur… La vérification par les faits des récits induisent cette vérité !

    Une offense à la mémoire de ses victimes
    Faire silence sur ce genre de déclarations, est tout aussi scandaleux, cela commence à bien faire ! Une telle initiative déleste tout simplement ses auteurs de tout scrupule ! Honorer un tueur pareil constitue, aux yeux de rifains et l’ensemble de ses victimes ainsi que leurs descendants, une offense à leur mémoire. Il s’agit d’une provocation inacceptable et c’est consternant !

    Quel est l’enjeu de cette réhabilitation ? Est-ce parce qu’il est de « race » amazigh ? Son origine sociale, son nom ? Ou parce qu’il représente la figure de l’homme viril, un aryaz, un guerrier ? Pour quel objectif est-il récupéré aujourd’hui par certains ?

    Un certain Ahmed Adgherni, un avocat de formation, qui se présente comme un militant amazigh, et adepte d’un double discours, selon les circonstances et le public, machiavélique et fallacieux, n’hésite pas à présenter le Général OUFKIR comme « un martyr de la cause amazigh »… bref, je suis compréhensif, c‘est l’effet de l’âge. Mas Adgherni est victime de l’usure du temps, ses fonctions psycho-sociales ainsi que ses facultés mentales sont sur le déclin ! C’est le pic de ce que peut produire un homme en fin de vie ! Largement en perte de vitesse, il se rattrape avec ce genre de déclarations et se fait l’avocat des causes perdues pour trouver grâce auprès de je-ne-sais-de-qui, probablement pour faire parler de lui, marquer sa « radicalité », et son « opposition » à l’establishment… il a certes besoin d’attention. « L’indéfinissable » manie l’art du baratin, aussi je pense que personne ne lui tient rigueur.

    Le mot « Martyr » désigne toute personne qui souffre ou meurt pour la défense d’une cause, son usage en l’occurrence est abusif et décerner à tout bout de champs ce titre et à n’importe qui, est hautement toxique et irresponsable…Le recoupement du mot « martyr » ou encore un « grand » d’une part et « Oufkir » de l’autre, c’est un abus de langage c’est le moins que l’on puisse dire. En outre, s’il avait réussi le coup d’Etat il allait jeter les bases dynastiques d’un régime à la manière des dictatures les plus féroces de ce monde, dépassant de loin les années de plomb de Hassan II, je ne vous ferai pas de photo. Inutile de jouer sur l’équation amazigh = démocrate, c’est une conception biaisée, donc trompeuse de l’Histoire.

    Il fut un temps où j’ai été lycéen à Oued Eddahab à Azila, au cours de philo, le prof avait pour coutume de revenir sur cette période de sa vie, il était un homme gauche, et a vécu de plein fouet cette période. Quand il commençait son cours, il faisait la liste des présents. Quand il arrive à mon nom, il ouvre une parenthèse pour nous parler de cet homme fort du régime de Hassan II. J’ai souvent répété que je n’ai rien à voir avec cette famille. Le nom détonnait. A l’époque je ne connaissais pas la véritable histoire de cet homme, tout ce que je savais est qu’il était une brute, un dur… mais rien n’est fait, on m’associait systématiquement à lui, et cela ne m’honore point. A vous de le savoir chers lecteurs. Le hasard fait que mon père s’appelle aussi Mohamed Oufkir, et que ma grande sœur porte le nom de Malika Oufkir, la ressemblance s’arrête ici. Lors du coup d’état de 1972, mon père, me raconte qu’il a fait la garde à vue pour ressemblance de nom. A Paris aussi, la famille Oufkir est connue, et qu’il m’arrive de ne décliner mon identité sans qu’on me sorte naturellement le destin des Oufkirs, bref

    Un amazigh qui blanchit un pouvoir oppresseur des amazighs participe de cette même oppression… L’enseignement fondamental qu’on peut tirer de ce genre de démarche est qu’il est extrêmement clair que nous n’avons pas la même Histoire, ni les mêmes références ni encore la même norme de vérité, justifier un monstre simplement parce qu’il est « amazigh », est tout bonnement minable et minimiser une telle terreur relève tout aussi du sadisme. De quelle amazighité parle-t-on ? Là il y a une anomalie, une représentation trop simple de l’amazighité. C’est absurde et bien sûr de la calomnie ! `

    Qui était vraiment le Général OUFKIR ?

    Natif d’Ain-Chair, dans la région du Tafilalet, dans le Haut Atlas, décoré par la France pour avoir combattu dans l’armée française lors de la Seconde Guerre mondiale en 1944 puis en Indochine française de 1947 à 1949. Il devient capitaine de l’armée française en 1949 et est détaché en 1950 au cabinet du général Duval, commandant supérieur des troupes du Maroc.

    À « l’indépendance » du Maroc en 1956, il devient aide de camp de Mohammed V, puis directeur de la Sûreté, ministre de l’Intérieur et enfin ministre de la Défense du roi Hassan II, il est chargé de toutes les affaires « délicates » du roi.

    Son livret militaire mentionne qu’il « appartient à une influente famille du sud-est marocain qui a rendu des services appréciables à la cause française ».

    En 1955, Son rôle fut d’écraser l’armée de libération nationale marocaine (ALN), d’atténuer le plébiscite autour de la légitimité des partis nationalistes, notamment l’Istiqlal et l’UNFP, et de construire les structures policières et de surveillance officielles (notamment les FAR Forces Armées Royales) et parallèles.

    Avec le prince Hassan, le futur roi Hassan II, le Général Oufki a mené une répression au point de vouloir génocider tout un peuple, des milliers de morts. Cette guerre répression va fonder la sinistre réputation de Mohamed Oufkir et du « boucher du Rif », un sadique prenant plaisir à tuer. Le « complot de juillet » que le régime attribue en 1963 à la gauche marocaine et les émeutes de Casablanca du 23 mars 1965 où, à bord d’un hélicoptère, il tire à la mitraillette sur la foule.

    Oufkir a été mêlé en 1965 à l’assassinat de Mehdi Ben Barka, principal opposant au roi Hassan II, la justice française le condamne par contumace en France aux travaux forcés à perpétuité.

    De vous à moi, cette « réhabilitation » n’honore point les amazigh, je me demande comment est-ce possible que l’on puisse élever au rang de « martyr » un amazigh qui a massacré des amazighs et des êtres humains tout simplement ! C’est une chose que de faire la part des choses. Je ne peux que compatir avec le calvaire qu’a vécu sa famille, c’est émouvant, c’est terrible ce que leur a fait subir l’autre assassin Hassan II dans le camp de la mort. C’en est une autre que de faire la critique de l’Histoire correctement. En replaçant l’homme dans les luttes de son temps, le Général Oufkir se révèle un monstre. La science de l’histoire doit être abordée sereinement avec le plus d’objectivité. S’est-il suicidé ou a-t-il été suicidé, je ne pense pas que là est le fond de la question. Cela importe peu en l’occurrence quand bien même la vérité est connue de tous, Hassan II l’aurait assassiné pour avoir été un félon.

    Au lieu d’Oufkir, l’homme, il faut réhabiliter l’Histoire !

    Source : Blog de Rachid Oufkir

    Tags : Maroc, Rif, Hirak, Oufkir, Hassan II, répression,