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  • L’évolution de la Révolution algérienne

    Par Ali Chérif Deroua

    Cher lecteur, chose promise, chose due. J’ai choisi pour vous 3 sujets que vous n’allez pas oublier de sitôt, je l’espère. Ils vous aideront à percevoir mieux l’évolution de la Révolution algérienne, son histoire authentique et surtout vous permettront d’avoir une opinion saine sur notre glorieux passé.

    1 – commentaire sur les livres d’Yves Courrière

    Un ami, lecteur de mes contributions, m’a reproché de ne pas avoir écrit sur les rencontres de Aït Ahmed et Yazid avec les leaders de la Conférence de Bandung en les citant et, en incluant Ho Chi Minh. Je lui promis une réponse à ce sujet, à lui de se faire sa propre opinion après la lecture de cette contribution.

    Yves Courrière est considéré par la majorité des Français, et surtout des Algériens, comme l’une des références de l’écriture de l’Histoire de la Révolution algérienne. En ce qui me concerne, je n’ai aucun a-priori, j’ai lu ses 4 tomes à 3 reprises. La première fois, au fur et mesure de la sortie de ses livres aux éditions Fayard, en soulignant à même les livres, ce qui me paraissait bizarre, anormal.

    La seconde fois, en tirage éditions livres de poche. La troisième lecture dans Casbah Éditions, en vérifiant si certaines corrections avaient été apportées sur les nouvelles éditions.
    Dois-je taire ce qu’il a écrit de négatif parce qu’il est décédé ? Relever une erreur sur ce qu’il a écrit est-il condamnable ? Je pense que non.

    Les livres ont été vendus à plus d’un million d’exemplaires. Personne n’a relevé ou osé les signaler, est-ce ma faute ? Donc les donneurs de leçons de morale doivent voir ailleurs.
    À chaque lecture, je relevais quelques erreurs ou abus d’appréciation, quelques excès et quelques «perles».

    Grand historien, ayant reçu le Prix de Albert Londres et le Prix de l’Académie française est un qualificatif qui l’honore et dont je ne peux discuter.

    Il a été un grand reporter de Radio Luxembourg et de journaux de renom durant la Guerre d’Algérie. À ce titre, il a rencontré et côtoyé la crème des officiers supérieurs de l’armée française de l’époque. A ce titre, il a dû avoir accès à de nombreux documents et archives de très grande importance.

    Mais pour ma part, je me contente de mettre à la disposition du lecteur qui m’a interpellé, et à tous les lecteurs, un paragraphe d’un de ses livres. Je les laisse libres de leur jugement, cela permettra peut-être à certains de revoir leur opinion actuelle.

    Dans le tome 2, Le temps des léopards, La Guerre d’Algérie, éditions Casbah, pages 64 et 65, il écrit textuellement :

    «Yazid et Aït Ahmed avaient à peine la trentaine ! Leur jeunesse et leur fougue firent grande impression. Ho Chi Minh qui connaissait Messali et Ferhat Abbas fit contacter les deux jeunes Algériens. Il discuta longuement avec eux. Les Français… oh les Français, leur dit-il, c’est un problème que nous connaissons bien.»

    Que Yazid et Aït Ahmed aient rencontré Ho Chi Minh, pourquoi pas ? Mais pas à la Conférence de Bandung. Pour la simple et unique raison que ni le Vietminh (Vietnam du Nord) ni Ho Chi Minh n’étaient présents à Bandung. La délégation de l’État du Vietnam avec comme capitale Saigon faisait partie des 29 délégations officielles invitées et présentes. La délégation de ce pays était dirigée par Ngo Dinh Diem, président du Conseil des ministres de ce pays. Ce qui est beaucoup plus grave pour le lecteur algérien, c’est que plusieurs historiens ont repris ce passage et l’ont répercuté sur plusieurs médias.

    Autant dire bonjour les dégâts. Me concernant, je reste confiant. Il y aura toujours un Algérien qui rappellera cette «perle».

    Cher lecteur, il est beaucoup plus facile de le vérifier : si Yazid et Aït Ahmed avaient rencontré Ho Chi Minh, ils en auraient fait une référence et ce, à juste titre, dans leurs écrits. Or, aucun des deux ne l’a fait. Peut-être que certains vont le faire à leur place.

    2- Comité permanent de la Révolution

    Un fait historique majeur, que tous ceux, à de rares exceptions, qui ont écrit sur la Révolution algérienne, ont oublié, ignoré, escamoté, évacué, enterré pour des raisons faciles à comprendre, est : le Comité permanent de la Révolution. Oui, à part Ferhat Abbas et Benyoussef Benkhedda, parmi les responsables de la Révolution et quelques auteurs qui ont signalé son existence.

    Lorsque l’on sait que ce CPR a été pendant plus de deux ans l’autorité suprême de la Révolution, au-dessus du Comité de coordination et d’exécution (CCE), on doit se poser des questions et surtout les poser à d’autres : auteurs, historiens, analystes et chroniqueurs politiques et surtout les acteurs potentiels ou se présentant comme tels, de la Révolution algérienne.

    Ce comité a été désigné lors du deuxième congrès du CNRA qui a eu lieu au Caire en août 1957. Il était composé de Abane Ramdane, Bentobal Lakhdar, Boussouf Abdelhafid, Chérif Mahmoud, Krim Belkacem et Ouamrane Amar (citation par ordre alphabétique).

    Tous ses membres faisaient partie du Comité de coordination et d’exécution, dont les autres membres actifs étaient Abbas Ferhat, Lamine Debaghine, Abdelhamid Mehri et les membres à titre honorifique, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider.

    Il a disparu du lexique mais n’a jamais été officiellement dissous jusqu’à l’indépendance.
    Quel a été son rôle, quels ont été ses responsabilités, ses problèmes, les solutions et leurs conséquences?

    J’en connais un bout dont j’en parlerai plus tard. C’est aux historiens de s’y intéresser et de jouer leur rôle.

    Ce comité avait son siège à Tunis. Abbas et Debaghine étaient au Caire et Mehri à Damas.
    Pour ne pas être traité de fabulateur, voici des extraits des écrits de Ferhat Abbas et Benkhadda à ce sujet, qui, je l’espère, sont considérés comme des témoins crédibles.

    «Le GPRA réunit le comité permanent de la Révolution, compléta le CNRA et nomma les membres de l’Assemblée consultative maghrébine.» (Ferhat Abbas, Autopsie d’une guerre, Alger Livres Éditions, page 239).

    «N’ayant pu faire appel à l’arbitrage du Comité permanent de la Révolution et du CNRA dont la composition est contestée par certains, le gouvernement s’est trouvé paralysé.»

    Benyoucef Benkhedda, l’Algérie à l’indépendance, La crise de 1962 éditions Dahleb page 137.
    Voici un fait historique majeur sur lequel les historiens doivent se pencher et nous faire bénéficier de leur savoir-faire et de leur compétence.

    3- Affaire Jean-Yves Goeau Brissonnière

    Témoignage de Ahmed Boumendjel(1) sur l’affaire Goeau-Brissonnière, avocat, chargé de cours à la Faculté de droit de Paris et attaché simultanément aux cabinets de Pineau, ministre des Affaires étrangères, et Lejeune, ministre de la Défense nationale avec Bissonet, directeur d’école, attaché au cabinet de Lacoste, ministre et gouverneur général en Algérie.

    Après que les autorités françaises eurent contacté maître Ahmed Boumendjel pour arranger un contact entre des délégués officiels français et des représentants du FLN à Tunis au cours d’un congrès de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) dont l’une des personnalités les plus influentes à cette période était Irving Brown, président de American Federation of Labor (AFL) syndicat américain. Il était proche du FLN.

    Ils ont eu des contacts et discussions avec Mouloud Gaïd (connu sous le nom de Rachid Gaïd), secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), Aït Ahcene, M’hamed Yazid et Lamine Debbaghine.

    Au retour de la délégation française, les inspecteurs de l’aéroport d’Orly reçurent des instructions du commissaire de l’aéroport et de Abel Thomas, conseiller et homme de confiance de Bourges-Maunoury, chef du gouvernement de la République française, pour fouiller Maître Abdelmadjid Chaker, avocat tunisien des chefs du FLN incarcérés à la prison de la Santé à Paris, arrivé dans le même vol que la délégation française.

    Ils le fouillent et trouvent dans ses documents une lettre fermée portant comme adresse deux consonnes : B. B.

    Devant le refus de Chaker d’ouvrir la lettre, l’un des inspecteurs prend la responsabilité de le faire. À l’intérieur, il y avait le compte-rendu des discussions qui ont eu lieu à Tunis entre les deux délégués français et les responsables du FLN.

    C’est ainsi que le commissaire décréta Chaker coupable de complicité d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État et l’inculpa en présence de Mohamed Masmoudi, ambassadeur de Tunisie à Paris qui attendait Chaker. Cet événement a fait la Une des journaux et le journal le Monde(2) lui a consacré 2 articles. Cet événement a jeté un froid dans les relations entre les deux pays avec la convocation de Gorce, ambassadeur de France à Tunis et protestations et déclaration du Président Bourguiba.

    Ironie de l’histoire, Chaker «inculpé en flagrant délit» d’après la loi fut autorisé à quitter Paris et rejoindre Tunis, après avoir passé la nuit à l’aéroport en attendant l’avion en partance sur Tunis. Quelle belle interprétation de la justice !!!

    Cet incident, de loin le plus médiatisé en ce temps de toutes les rencontres secrètes ou officieuses entre les deux belligérants, a été complètement occulté, effacé de l’Histoire de la Révolution algérienne.

    Pourquoi ? Chacun avait et a encore ses raisons de le faire oublier. J’en connais quelques-unes que je m’interdis d’émettre afin de ne pas influencer le lecteur.

    Mais quelques questions se posent :
    – le but de cette initiative ?
    – le contenu de la lettre ?
    – qui est le destinataire avec B. B. comme adresse ?
    – pourquoi avoir «grillé» côté français cette initiative ? Et surtout pourquoi ce silence sur un pareil événement ?

    Cet événement est très important. Il a permis au FLN de décider que tous les contacts entre les deux parties seront dorénavant officiels. Depuis cette date jusqu’aux entretiens de Melun en juin 1960, il n’y a jamais eu de contacts secrets ou officieux entre la France et le FLN.

    À ceux qui s’intéressent de façon spécifique à cet événement, je leur suggère de lire le livre écrit par le principal acteur et dont le titre est : Mission secrète. Pour la paix en Algérie par Jean-Yves Goeau Brissonnière.1957. Editions Lieu Commun.

    Cher lecteur, j’espère, encore une fois, être à la hauteur de vos attentes.
    A. C. D.

    (1) La Révolution algérienne par Charles Henri Favrod, pages 386, 387 et 388. Editions Dahleb.
    (2) Le Monde du 19 juillet 1957.

    La prochaine contribution portera sur l’Italie et la Révolution algérienne.

    Le Soir d’Algérie, 11 oct 2020

    Tags : Algérie, révolution, 1er novembre, FLN, guerre de libération, 

  • La révolution algérienne: la lutte pour la décolonisation continue

    L’Algérie traverse une phase révolutionnaire. Le soulèvement de masse qui a commencé en février 2019 se poursuit depuis plus d’un an et montre une incroyable résilience et soumoud (constance en arabe). Des centaines de milliers de personnes sont toujours dans les rues, se joignant à d’énormes manifestations hebdomadaires tous les mardis et vendredis (et récemment certains samedis et dimanches), exigeant un changement démocratique radical et la démilitarisation de la république.

    Le 22 février 2020, premier anniversaire de l’émergence du mouvement populaire sur la scène politique, des millions de personnes ont renouvelé leur croyance en la révolution et exprimé leur détermination à poursuivre la lutte en organisant des marches massives dans diverses parties du pays. En réaction à l’annonce par le président Tebboune actuel de marquer la date comme une journée nationale de «cohésion entre le peuple et l’armée», les manifestants ont scandé «Nous ne sommes pas venus pour célébrer; nous sommes venus vous expulser! « 

    Le peuple a réaffirmé sa demande d’un État civil dans un slogan puissant qui est devenu symbolique de l’objectif principal du soulèvement, en particulier depuis la mascarade électorale de décembre 2019: «Tebboune est un faux président. Il a été imposé par l’armée et n’a aucune légitimité… Le peuple a été libéré et ce sont eux qui décident… Un État civil maintenant! »

    RÉALISATIONS ET VICTOIRES

    Tout au long de l’année, le mouvement populaire (Al Hirak Ach’abi) a accompli beaucoup de choses. Le Hirak a forcé le Haut Commandement Militaire (MHC) à prendre ses distances avec le clan présidentiel et a effectivement destitué Bouteflika, président depuis 20 ans. Il a également avorté deux élections présidentielles: la première en avril, au cours de laquelle Bouteflika se présentait pour un cinquième mandat et la deuxième le 4 juillet, qui était considérée comme un front pour maintenir la primauté du MHC. Quoi que nous pensions de la campagne anti-corruption hautement médiatisée du régime – qui est en grande partie de la fumée et des miroirs et des règlements de comptes entre diverses factions – le fait que des oligarques de haut niveau et des individus autrefois puissants, y compris d’anciens premiers ministres, des chefs des services de sécurité et les frère du président déchu, sont en prison, est une grande réussite en soi. Cela ne serait pas arrivé sans les mobilisations populaires et les appels à la responsabilité et à la fin de la corruption: «Vous avez dévoré le pays… Oh vous les voleurs!», «Vous serez tous punis»…

    Malgré toutes les chances contre lui et les efforts de l’État pour diviser, coopter et épuiser le mouvement, il a maintenu une unité et une paix exemplaires. Cela a été démontré dans divers slogans tels que: « Les Algériens sont frères et sœurs, le peuple est uni, vous traîtres. » L’une des plus grandes réussites du soulèvement populaire est peut-être le changement de conscience politique et la détermination à lutter pour un changement démocratique radical. Les gens ont découvert leur volonté politique et se sont rendu compte qu’ils contrôlaient leur propre destin. Ce processus libérateur a déclenché une quantité inégalée d’énergie, de confiance, de créativité et de subversion.

    Après des décennies à restreindre la société civile, à faire taire les dissensions et à atomiser l’opposition, le fait que le mouvement continue de se renforcer après plus d’un an dans la rue, sans reculer ni s’affaiblir mais aller de l’avant, est vraiment remarquable et inspirant. Le Hirak a réussi à démêler les toiles de tromperie déployées par le MHC et sa machine de propagande. De plus, l’évolution de ses slogans, chants et formes de résistance est révélatrice de processus de politisation et d’éducation populaire. La réappropriation des espaces publics a créé une sorte d’agora où les gens discutent, débattent, échangent des points de vue, discutent de stratégie et de perspectives, se critiquent ou s’expriment simplement de nombreuses manières, y compris à travers l’art et la musique. Cela a ouvert de nouveaux horizons pour résister et construire ensemble. Ceux qui ont déclaré le Hirak mort ont obtenu leur réfutation. Le mouvement populaire est là pour rester et a indiqué sa détermination à forcer le système à céder: « Le peuple veut l’indépendance! », « C’est nous ou vous, nous jurons que nous ne nous arrêtons pas! »

    La production culturelle prend un autre sens car elle est associée à la libération et perçue comme une forme d’action politique et de solidarité. Loin des productions folkloriques et stériles sous le patronage suffocant de certaines élites autoritaires, nous voyons plutôt une culture qui parle aux gens et fait progresser leur résistance et leurs luttes à travers la poésie, la musique, le théâtre, les dessins animés et le street-art.

    Les femmes ont également joué – et jouent toujours – un rôle crucial dans le soulèvement, comme en témoigne leur forte présence dans les marches et les manifestations dans tout le pays, y compris dans les zones très conservatrices. Ils sont activement impliqués dans le mouvement des étudiants qui a réussi à maintenir ses marches du mardi depuis plus d’un an maintenant. Certains d’entre eux ont subi la répression et même la prison, mais ils continuent de montrer leur dévouement sans faille à la lutte. Certaines organisations féministes font de leur mieux pour placer la libération des femmes au centre de cette révolution démocratique et la présence de personnalités révolutionnaires telles que Djamila Bouhired et Louisette Ighilahriz dénote que les luttes pour la souveraineté populaire et la libération des femmes sont liées et en cours. À l’occasion de la Journée internationale de la femme (8 mars), les femmes algériennes ont scandé dans les rues: « Nous ne sommes pas là pour célébrer, nous sommes là pour vous déraciner! »

    Ce n’est pas seulement un soulèvement de la classe moyenne. Les classes populaires des quartiers marginalisés, les jeunes chômeurs, les travailleurs pauvres sont tous impliqués, marchant pour la liberté et exprimant également leur indignation face à leur exclusion socio-économique et leur colère face aux processus de paupérisation dont ils sont victimes. « Antouma Asbabna! » crient-ils, ce qui signifie à peu près « Vous êtes responsable de notre misère! » Beaucoup de slogans et de chants célèbres et poignants ont été l’invention et la création de cette «jeunesse sans horizons» qui a soudainement vu une lumière au bout du tunnel. La Casa d’El Mouradia (en référence à la populaire série télévisée La Casa de Papel) est un hymne de la révolution qui est née des fans de football et a dépassé les stades pour embrasser et enhardir le Hirak.

    C’EST UNE RÉVOLUTION!

    L’Algérie n’a pas connu des événements aussi importants depuis son indépendance de la domination coloniale française en 1962, et c’est ce qui en fait un moment révolutionnaire et une conjoncture pleine de potentiel de radicalisation et d’escalade de la lutte.

    La révolution algérienne en cours pourrait ne pas correspondre à l’imaginaire dominant sur les révolutions, celui des insurrections de masse menées par un parti révolutionnaire d’avant-garde renversant des régimes et prenant le pouvoir, affectant une sorte de rupture avec le passé conduisant inévitablement à l’instauration de la nouvelle politique et ordre économique avec différentes classes dirigeantes. Celles-ci ont tendance à être des processus violents façonnés par des affrontements sanglants avec les appareils répressifs de l’État, parfois par le biais de la lutte armée.

    Selon les mots de Lénine, «Pour qu’une révolution ait lieu, il est généralement insuffisant pour les classes inférieures de ne pas vouloir vivre à l’ancienne; il faut aussi que les classes supérieures ne puissent pas vivre à l’ancienne. » Lorsque nous appliquons cela à l’Algérie, nous pouvons voir que c’est en fait ce qui se passe: les gens n’acceptent plus le statu quo et la classe dirigeante actuelle a du mal à contenir le mouvement, malgré tous les moyens à sa disposition à cette fin: répression, violence physique, arrestations, emprisonnement, restriction de la liberté de circulation, suppression des libertés des médias, tactiques de division et de domination par la propagande haineuse, stratagèmes trompeurs pour donner l’impression que des changements se produisent, etc.

    Il est vrai qu’il n’existe actuellement aucun parti d’avant-garde révolutionnaire représentant les intérêts des travailleurs pauvres et des masses populaires capables de diriger la révolution. Il est également vrai que les travailleurs ne participent pas activement à la révolution en tant que travailleurs en raison de la faiblesse et de la fragmentation du mouvement syndical indépendant. Et il est vrai que le soulèvement n’a pas encore remanié le système ni réussi à créer une rupture radicale avec l’ancien régime car les élites oligarchiques et militaires sont toujours au pouvoir, bien qu’avec quelques remaniements dans la configuration des classes dirigeantes. Cependant, le caractère révolutionnaire du mouvement populaire est là pour tous.

    Au cours de l’année écoulée, ce mouvement a surmonté tant d’obstacles, évité de dangereuses polarisations et fait preuve d’un génie indéniable pour voir à travers les manœuvres du régime; répondant toujours par des slogans et tactiques très créatifs, flamboyants, intelligents et radicaux. Par exemple, la jeunesse a rendu très difficile pour les candidats à la présidentielle de mener leurs campagnes dans divers endroits du pays en bloquant l’accès à leurs villes ainsi qu’en perturbant les réunions. Les gens ont activement boycotté les élections du 12 décembre en fermant certains bureaux électoraux dans la région de Kabylie et en organisant des manifestations le jour des élections. Lorsque les résultats ont été annoncés le lendemain, les gens sont descendus dans la rue pour dénoncer la mascarade électorale.

    Suite à l’annonce que le projet de loi sur les hydrocarbures favorable aux multinationales serait discuté au parlement en novembre 2019, les gens sont spontanément descendus dans la rue pour la première fois un dimanche (début de la semaine de travail en Algérie) pour protester devant la le Parlement dénonce les tentatives des élites compardores de saper davantage la souveraineté de leur pays. Et une réaction similaire a eu lieu lorsque le président Tebboune a annoncé en janvier que l’Algérie exploiterait son potentiel de gaz de schiste. Les gens ont répondu: « Tu manques à Paris, pas ici! » en référence aux multinationales françaises comme Total intéressées à exploiter les ressources schisteuses en Algérie.

    Les Algériens savent de quoi les militaires sont capables et malgré le traumatisme de la décennie noire (la guerre odieuse contre les civils des années 90), ils insistent courageusement: « Un Etat civil pas un Etat militaire! » Ce faisant, le système algérien est exposé pour ce qu’il est: une dictature militaire se cachant derrière une façade «démocratique».

    ANTI-COLONIAL ET SOUVERAIN AU CŒUR

    Donc, au-delà des arguments largement sémantiques sur le fait qu’il s’agisse d’un mouvement, d’un soulèvement, d’une révolte ou d’une révolution, on peut dire avec certitude que ce qui se passe de nos jours en Algérie est un processus transformateur riche en potentiel émancipateur. L’évolution du mouvement et ses revendications spécifiquement autour de «l’indépendance», de la «souveraineté» et de «la fin du pillage des ressources du pays» sont un terrain fertile pour les idées anticoloniales, anticapitalistes, anti-impérialistes et même écologiques et peuvent ouvrir la voie à une lutte progressive en mobilisant les forces sociales concernées: travailleurs (formels et informels), paysans, jeunes sans emploi, masses populaires, etc.

    Ce qui renforce cette affirmation, c’est le fait que cette révolution algérienne, comme son précédent des années 50, est profondément anti-coloniale. Il s’agit d’une caractéristique unique qui la différencie dans une certaine mesure des autres soulèvements en Afrique du Nord et en Asie occidentale et, à mon avis, mérite plus d’attention et d’analyse. Compte tenu de leurs expériences subies sous l’un des colonialismes de colons génocides et racistes les plus cruels, beaucoup soutiennent que les Algériens ont nourri un profond sens de la justice sociale, toujours présent et perceptible jusqu’à aujourd’hui. Les Algériens font un lien direct entre leur lutte actuelle et la lutte coloniale anti-française des années 50 et voient leurs efforts comme la poursuite de la décolonisation. En scandant «Les généraux à la poubelle et l’Algérie seront indépendants», ils dévoilent le récit officiel vide (autour de la glorieuse révolution) et révèlent qu’il a été utilisé sans vergogne par les bourgeoisies antinationales pour poursuivre scandaleusement l’enrichissement personnel.

    Les Algériens récupèrent ainsi les pouvoirs révolutionnaires et réaffirment leur désir d’être les vrais héritiers des martyrs qui ont sacrifié leur vie pour la libération de ce pays. Nous avons vu tant de slogans et de chants qui ont capturé ce désir et fait référence à des vétérans de la guerre anti-coloniale tels que Ali La Pointe, Amirouche, Ben Mhidi et Abane: «Oh Ali [la pointe] vos descendants ne s’arrêteront jamais jusqu’à ce qu’ils arrachent leur liberté! » et « Nous sommes les descendants d’Amirouche et nous n’y retournerons jamais! »

    Ces sentiments anticoloniaux et la réaffirmation que l’indépendance officielle n’a pas de sens sans souveraineté populaire et nationale sont réaffirmés par une hostilité ferme à toute ingérence étrangère et à toute intervention impérialiste. Et cela va des puissances occidentales à la Russie, la Chine, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, etc. Autant dire que le Hirak algérien est un mouvement anti-systémique avec une politique anti-coloniale.

    DÉFIS FACE AUX HIRAK

    Comme pour toute révolution, les forces contre-révolutionnaires se mobilisent pour dérailler, écraser ou contenir. Et cela se fait à plusieurs niveaux: politique et économique, matériel et discursif, local et régional. Pour un compte rendu détaillé de la façon dont la contre-révolution s’est manifestée en Algérie, veuillez consulter l’essai de Brahim Rouabah sur cette question. Cependant, il convient de souligner ici quelques points.

    Les périodes de révolutions et de soulèvements peuvent également être des périodes où se renforcent des politiques économiques impopulaires et accordent davantage de concessions aux investisseurs étrangers. Les cas de la loi de finances 2020 et de la nouvelle loi Hydrocarbures sont édifiants. La loi de finances devrait rouvrir la porte aux emprunts internationaux et imposer des mesures d’austérité sévères en supprimant diverses subventions et en réduisant les dépenses publiques. Au nom de l’encouragement des investissements directs étrangers (IDE), il prévoit d’exempter les multinationales des tarifs et des taxes et d’augmenter leur part dans l’économie nationale en supprimant la règle d’investissement de 51/49 pour cent qui limite la part de l’investissement étranger dans tout projet à 49 pour cent, sapant encore plus la souveraineté nationale.

    Concernant la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui est entrée en vigueur en janvier 2020, l’ancien ministre de l’Énergie n’a pas hésité à déclarer en octobre dernier que le projet de loi avait été élaboré après «des négociations directes avec les cinq majors pétrolières». La loi est favorable aux multinationales et permettra aux sociétés pétrolières d’obtenir des concessions à long terme, de retirer les revenus des expatriés, de les décharger de leurs responsabilités fiscales et des transferts de technologie. Un autre signal positif pour les multinationales est la nomination d’un nouveau ministre de l’énergie qui a contribué à l’élaboration de la nouvelle loi, qui, en plus des incitations et des concessions mentionnées ci-dessus, ouvre la voie à des projets destructeurs tels que l’exploitation du gaz de schiste au Sahara et ressources offshore en Méditerranée.

    Nous ne pouvons donc pas pleinement apprécier la situation politique en Algérie sans scruter les influences et les interférences étrangères et appréhender la question économique sous l’angle de l’accaparement des ressources naturelles, du (néo) colonialisme énergétique et de l’extractivisme. Cela comprend les énormes concessions faites aux multinationales et les pressions venant de l’extérieur pour exécuter une libéralisation plus poussée afin de supprimer toutes les restrictions au capital international et d’intégrer pleinement l’Algérie dans l’économie mondiale dans une position totalement subordonnée. C’est dans ce contexte que nous devrions assister au récent voyage des services du FMI en Algérie.

    La campagne contre-révolutionnaire actuellement en cours en Algérie n’est pas conduite uniquement au niveau local mais aussi par une constellation d’acteurs régionaux et internationaux d’État et d’entreprises: au niveau régional, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte mènent la contre-révolution et utilisent leur de l’argent et de l’influence pour arrêter et écraser les vagues de révolte potentiellement contagieuses dans la région. On sait que le MHC (Haut Commandement Militaire) algérien entretient de très bonnes relations avec les Emiratis. Le défunt chef du MHC, le général Gaid Salah a été durement critiqué par le mouvement populaire de réception des ordres des Emirats Arabes Unis: «Gaid Salah est le laquais des Emirats Arabes Unis». Son successeur, le général Chengriha a effectué une visite dans le pays fin février et a été exposé à plusieurs foires aux armements.

    Il est également révélateur que le président Tebboune ait choisi l’Arabie saoudite comme destination de sa première visite d’État après son élection. En ce qui concerne l’Égypte, la collusion entre les deux frères du crime est évidente. En fait, la première visite d’Etat d’El Sissi après le coup d’État a eu lieu en Algérie en juin 2014, dans le but de discuter de la coordination en matière de sécurité et d’énergie. Aux côtés des Saoudiens et des Emiratis, les Égyptiens ont rendu la pareille par le biais de fermes trolls et de campagnes de désinformation afin de discréditer le Hirak algérien. Au niveau mondial, les puissances occidentales telles que la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, ainsi que leurs grandes sociétés, sont toutes complices et soutiennent le régime algérien et ne veulent aucune menace pour leurs intérêts économiques et géostratégiques.

    Ajoutez à cela la situation en cours en Libye voisine où se déroule une guerre par procuration impliquant de nombreux acteurs: France, Italie, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Egypte, Turquie, Russie, Soudan, Jordanie… Ce qui se passe là-bas est profondément préoccupant pour le processus révolutionnaire en Algérie et au-delà: une escalade de la guerre non seulement déstabilisera toute la région mais mettra également un frein au mouvement populaire en Algérie.

    Un autre défi auquel est confronté le Hirak est la perspective de nouvelles divisions qui doivent être absolument évitées. Le Hirak a réussi à surmonter les divisions entretenues par le régime pendant des décennies. Nous avons vu comment les gens scandaient: «Arabes, Kabyles, tous frères et sœurs!» en réponse aux tentatives d’attiser les flammes de la discorde en poussant à une campagne de haine contre les Kabyles et en interdisant le brandissement du drapeau culturel amazigh. L’Algérien Hirak doit montrer une fois de plus le même rejet de la vieille polarisation «islamistes contre laïcs» qui a tendance à être imposée par les eradicateurs, ces «laïcs» et les «démocrates» qui se sont rangés du côté du régime militaire meurtrier de sa campagne d’éradication de tous les «islamistes» et de leurs sympathisants dans les années 90 suite au coup d’État militaire.

    Premièrement, tous les islamistes ne sont pas pareils et tous ne prêchent pas la violence. Certains d’entre eux ont appris des erreurs du passé et ont évolué vers l’acceptation de principes démocratiques comme le cas d’Al Nahda en Tunisie. Et certains d’entre eux n’ont jamais été compromis par les relations avec le régime en place. Il semble que les gens qui refusent de bouger sont ces éradicateurs «démocrates» qui ont tendance à être ces élites colonisées francophones qui ont intériorisé une conception anti-religieuse (actuellement islamophobe) de la laïcité (laïcité en français) et qui devraient reconnaître qu’ils ont commis un engagement politique majeur erreur du côté des militaires à l’époque. Le contexte actuel d’acceptation de l’Autre, où les gens résistent et se battent ensemble – quels que soient leur milieu social et leur idéologie – est un espace où ces types de polarisations qui divisent doivent être surmontés. Cela a été démontré une fois de plus par un nouveau slogan pertinent: «Ce ne sont pas des islamistes, ce ne sont pas des laïcs… C’est le gang qui nous vole ouvertement».

    En l’absence d’une force politique hégémonique capable de diriger le mouvement et de transformer ses revendications en un projet politique et économique cohérent, il devient essentiel pour toutes les forces d’opposition, islamistes ou laïques, de droite ou de gauche de créer un large front tactique déplacer sensiblement l’équilibre des forces sur le terrain vers le mouvement populaire et forcer le régime militaire à négocier et à concéder. C’est une leçon que le soulèvement algérien peut apprendre de son homologue au Soudan. Le vide créé par des décennies de répression politique, de fragmentation et de cooptation des acteurs politiques permet au régime de continuer à prendre des initiatives et même à créer certaines réalités sur le terrain. Cela doit être dépassé en se ralliant autour d’un bloc oppositionnel unifié qui fera avancer une feuille de route de transition alternative.

    La condition pour rejoindre un tel front / alliance devrait être la croyance en une véritable transition démocratique qui ouvrira les possibilités d’un changement radical. Il va sans dire que les forces progressistes et patriotiques doivent maintenir leur indépendance et poursuivre la lutte au niveau socio-économique contre les libéraux dans leurs variantes laïques ou islamistes et contre toutes les forces conservatrices qui portent un programme social réactionnaire. Les élites politiques doivent relever le défi et assumer leur responsabilité historique.

    SE PRÉPARER POUR LA LONGUE LUTTE À VENIR

    Le soulèvement algérien a entamé sa deuxième année et malgré les immenses difficultés et défis, le mouvement continue ses immenses mobilisations hebdomadaires. Ce premier anniversaire doit être considéré non seulement comme un moment de célébration mais aussi comme un moment de réflexion collective et d’apprentissage de ses réalisations ainsi que de ses lacunes et de ses erreurs. Nous sommes dans une situation d’équilibre relatif dans l’équilibre des forces au sol. Le Hirak n’a pas pu renverser le régime et ce dernier n’a pas pu épuiser le mouvement. Les Algériens mobilisés au Hirak n’abandonnent pas et refusent d’approuver la façade démocratique de la dictature.

    Le système ne cédera pas facilement. Pour cette raison, l’équilibre des forces doit être déplacé de manière significative vers les masses en maintenant la résistance (marches, manifestations, occupations des espaces publics, grèves générales, autres actes de désobéissance civile, etc.) pour forcer le régime à céder le pas aux demandes des gens . Le Hirak doit réaliser d’autres gains et victoires afin de se consolider et cela doit se faire à travers:

    1) Structurer le mouvement à la base en poussant et en encourageant l’auto-organisation locale sur le lieu de travail, à travers des comités de quartier, des collectifs d’étudiants et de femmes, des représentations locales indépendantes et l’ouverture de plus d’espaces de discussion, de débat et de réflexion afin d’avoir une plateforme solide ou un programme cohérent. Cela inscrira la dynamique à moyen et long terme et pourrait imposer une situation de double pouvoir.

    2) Insister sur les libertés individuelles et collectives d’expression et s’organiser tout le temps et militer sans relâche pour la libération de tous les prisonniers politiques.

    3) Et enfin marier la justice sociale et les droits socio-économiques aux exigences démocratiques. Parce que si l’Algérie continue sur cette voie de libéralisation et de privatisation, nous verrons certainement plus d’explosions sociales et de mécontentement car un consensus social ne peut être atteint tant que la paupérisation, le chômage et les inégalités qui en résultent se poursuivent. Le récent effondrement des prix du pétrole pourrait bien enfoncer le dernier clou dans le cercueil d’un système rentier qui dépend fortement des exportations de pétrole et de gaz pour sa survie.

    Dans ce contexte, les Algériens ne doivent pas creuser leurs propres tombes en arrêtant leur révolution à mi-chemin. La lutte pour la démocratisation sera longue et doit se poursuivre. Espérons simplement que 2020 apportera plus de victoires au mouvement du peuple algérien.

    Cet article a été publié pour la première fois sur ROAR.

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    Tags : Algérie, révolution, décolonisation,

  • Algérie : Le rond-point

    par El Yazid Dib

    L’on ne tourne pas en rond pour rien. L’on cherche l’issue, le bon chemin, la bonne destination. Cependant les indications sont nombreuses, le plus souvent pernicieuses. Chacun exhibe sa carte, sa propre géographie. Sa feuille de route. Et si l’on remettait tout ça à une consultation générale ?

    Tous au nom de la liberté disent des choses au moment où les autres au nom de cette même liberté disent le contraire. L’on se réunit là pour vilipender ceux qui se réunissent ailleurs. Le ridicule c’est que ce beau monde ne cache pas son ardeur déclarative d’aimer son prochain, de respecter son avis tout en lui déniant le droit de dire ce qui lui parait bienveillant. En fait la pensée unique rode toujours dans la tête de ceux qui vantent les vertus de la démocratie.

    Ces derniers temps, à la faveur d’un mouvement, d’un hirak ou d’une révolution, c’est selon ; plusieurs manifestations au non d’une liberté d’expression, de comportement ou d’être ont été brandies. Du politique à ce qui s’apparente à l’identitaire, de la centralité des revendications à la disparition de tous ; tout est exposé le vendredi. Rien ne semble pour autant réussir à réunir un semblant de consensus ou sur une personne ou sur une démarche. Dans la mouvance il y a du pêle-mêle. Personne n’est bon, digne et représentatif. Ceux qui furent dans l’opposition façadière durant l’ère maintenant maudite, ceux qui viennent d’embarquer ou ceux que l’on extirpe des annales de l’histoire, aucun n’arrive à créer autour de lui un soupçon d’authenticité. Loin cependant de penser générer une unanimité qui reste d’ailleurs antinomique et chimérique. Pourtant l’on doit bien, un jour ou l’autre avoir un président de la république, un gouvernement, des walis, des députés et bien d’autres cadres.

    Les bousculades dans l’événement forcent la création de conviction du pour ou du contre. Les positions des uns et des autres peuvent certes exprimer dans leur diversité une bonne santé de l’état des lieux et d’esprit. Les tenants de telle ou telle position, réflexion, approche, démarche, projection ne laissent nulle tolérance pour pouvoir arriver à un minima consensuel. Ils se chamaillent, ils se tordent le cou, ils sont loin des méninges profondes de cette Algérie aussi profonde que ses crises. A l’une d’elles viennent s’ajouter les humeurs et les recentrages, les racolages et les enrôlements. L’on sent que tout le monde, des créateurs d’avis aux procréateurs de décisions ; sont semble-t-il sommés de s’introduire dans l’une ou l’autre opinion. Alors que dans le principe, l’heure reste à se réinscrire davantage dans cet amour national perdu et qui s’évapore au sein des luttes précaires lesquelles auront un jour ou l’autre une place à l’ombre de l’histoire. A l’instar des péripéties subies dans la chair de ceux tous disparus qui, victimes ou bourreaux, les ont allaitées.

    L’hémorragie des scandales et affaires de détournement, de corruption, d’enrichissement illégal et autres griefs malheureux qui se débitent n’arrange que les diagnostics maladifs et hostiles à une guérison terminale. Le pays est en pleine convulsion. Si la nation est malade, son corps social traumatisé, ses coffres vidés, ses poches troués c’est que les soubresauts cycliques qui secouent toute la maison n’ont pu trouver la légendaire contre-attaque d’un peuple ayant vu le pire. Certains sont en prison et pas des moindres, ce sont ceux qui nous ont longtemps gouvernés, d’autres courent toujours. L’essentiel est déjà dans l’installation de ce principe d’absence de l’impunité. Tout un chacun demeure justiciable. La justice doit fonctionner en fonction de la loi et non d’une conjoncture. Loin de satisfaire une opinion avide de justice, elle doit satisfaire l’exigence légale.

    Si la bonne rétribution par la grâce d’un baril pétrolier mis à contribution savait faire boucher les luettes et clouer les becs ; la sécheresse économique qui se pointe n’irait qu’en tarissant le confort et la quiétude de tous les indices. Que ceux qui manient les volants, tentent de tracer la bonne feuille route, de choisir le meilleur chemin, d’éviter les péages et les pannes onéreuses et d’aimer surtout dans leur conduite les passagers à bord en les rassurant de la bonne destination. Ne pas parler au chauffeur, ne pas gêner la circulation, préparer sa monnaie en la vérifiant, oblitérer son ticket, laisser la place aux sièges à priorité n’est-ce pas là des règles du voyager-ensemble ? Sauf qu’à son tour le staff conducteur demeure autant tenu par la rigueur et le respect du contrat de transport. Entre une transition et une élection ; la voie est toute indiquée. Le pays se suffit déjà à ses peines, évitons lui l’aventurisme et les longs tunnels. Il est vrai que l’on ne peut refaire un lifting systémique sans faire passer toutes les pièces usagées dans le broyeur de l’histoire. Et lorsque le mal est si profond, comme il l’est ; la seule issue reste la rupture totale. Pas de renouvellement, juste le tout nouveau. Difficile équation opératoire, mais…

    L’Algérie est un pays que se partage tout le peuple. Les clans naissent de l’accumulation des enjeux et se disloquent de la disparition des intérêts réciproques. Ils crèchent là où la concurrence est prise pour rivalité et le brio pour une escroquerie. Un ministre quel que soit son verbe, reste une institution, un investisseur reste un créateur de richesse quelle que soit sa fortune. Ainsi le verbe infinitif ou incisif peut, sans la vouloir exciter une conflagration. Pourvu que ce ministre ou le gouvernement à qui il appartient ne soit pas illégitime, honni et blackboulé. Tel en est le cas.

    Lorsque le peuple voulait son indépendance, il l’a eue. Lorsqu’il persiste à vouloir sa liberté, il tergiverse et lui fait-on prendre la sécurité comme une antinomie. La liberté est indissociable de la sécurité. Les deux sont des produits sociaux très chers qu’il faudrait chérir davantage. Penser à sauvegarder des libertés individuelles et collectives dans un pays où il était interdit de penser à contre-courant du pouvoir est en soi un combat continuel. Au souvenir frustrant qu’en ces temps là, la liberté se confinait exclusivement dans un pack d’importation ou s’assimilait à un produit impérialiste. Ayant dépassé les premiers balbutiements libertaires, la passion de les accentuer s’est aiguisée au fur et à mesure de l’évolution de la lutte pour le pouvoir. La liberté de ce jour ne peut se limiter à une simple expression sans écho. Elle est multiple et plurielle. En quoi une banderole, un slogan, un sit-in puisse-t-il embarrasser des niveaux supérieurs ? Sauf si cela touche les fondements de la nation, tente de briser l’unité nationale ou menace la sécurité territoriale. La loi doit être aussi juste que forte.

    La consécration des libertés est une entité totale. L’exclusion, l’exil forcé ou le refuge politique ne doivent pas s’élever comme ritournelle à une opposition en mal d’ancrage sociétal. L’on n’a jamais vu un français ou un américain affichant nettement son opposition au pouvoir agir à partir d’un Etat étranger. Il le fait de chez lui, avec les siens et sans « la main étrangère ». Tant que l’on a des « opposants » ou des détenteurs d’avis contraires installés ailleurs car interdits de séjour chez eux ; l’on est loin de la liberté d’opinion et de ses connexes expressions. Cependant certains aigris, à contre courant de l’évolution des choses s’empressent à tirer sur tout ce qui bouge. Rien ne leur plait, rien n’arrive à se situer dans leur fil de raisonnement. Bouteflika n’était pas bon, ceux qui lui sont contre le sont aussi. C’est une pathologie chronique de ne rien positiver. L’envers de l’envers.

    Renforcer la liberté est un attribut d’un Etat fort qui ne craint pas de sévir là où celle-ci est menacée. La rétrécir par contre, en avoir la trouille à fleur de peau ou en être frétillant ne sera qu’une résistance précaire face à un besoin instinctif et biologique. Car l’histoire qui devra se faire aura à retenir ce rétrécissement comme une honte à dégueuler le jour du bris de chaines. Que de pans historiques dans l’évolution des pays n’aient pas eu à rougir de certains hommes ayant pour raison de survie escamoter les libertés populaires. Laisser-faire dans la règle, laisser-dire dans l’éthique, canaliser le tout dans un contrat social agrée est loin des actions tendant à gadgétiser la démocratie par des libertés à menu fretin.

    Il ne peut y avoir de liberté lorsque la liberté des autres est menacée. Ni encore quand les fondements de la nation sont mis à défi où des entêtements sont pris pour une liberté d’expression. Les guerres d’appartenance à telle ethnie, langue, région ne peuvent donner lieu à des espacements de respect ou d’acceptation. L’Algérie est une, indivisible, diversement multiple. Y a-t-il un problème ? Dépeçons-le et prenons la bonne voie. Celle des urnes.

    Le Quotidien d’Oran

    Tags : Algérie, dialogue, Hirak, révolution, transition, armée,

  • Algérie : « Les filles de la révolution » (Documentaire)

    « Les filles de la révolution », est un documentaire français, réalisé en 1968. Il tend à rendre compte de la situation de la femme dans l’Algérie post-indépendante, au travers de témoignages d’Algériennes engagées dans la lutte pour l’émancipation féminine et qui ont participé à la révolution.

    Ce reportage est très riche en témoignages. Si le ton du journaliste est parfois méprisant, les questions dirigées, et ses remarques douteuses, on demeure fasciné et admiratif à la vue de ces jeunes femmes modernes, militantes et conscientes de la place qu’elles occupent.

    L’une d’elle marque particulièrement les esprits…Un visage angélique, une voix charmeuse et enjouée, de grands yeux pleins de malice et d’espoir… Zohra Sellami (future madame Ben Bella) s’exprime, du haut de ses 24 ans, en toute sagesse et lucidité, face au journaliste français qui l’interviewe…

    Source : Babzman, 28 mars 2019

    Tags : Algérie, Guerre d’Algérie, Bataille d’Alger, Zohra Sellami, révolution, guerre de libération, colonialisme, 

    [youtube https://www.youtube.com/watch?v=SiKPaJgAnZ8&w=560&h=315]